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mardi 27 avril 2010

La bibliothèque c'est l'agence postale municipale (et vice-versa)


Qu'est-ce que c'est qu'une agence postale communale ? En caricaturant à peine, on pourrait dire que c'est ce qui reste d'un bureau de poste après que La Poste a menacé de le fermer et obtenu de la commune concernée qu'elle prenne en charge la gestion des locaux et même les frais de personnel afin d'assurer la pérennité d'un "point de contact avec le public".
Ce n'est pas une première (J'ai trouvé au moins un autre exemple, celui de Saint-Jean de Belleville en Savoie), mais le journal local de la Champagne, L'Union, nous apprend que la commune marnaise de Sompuis vient d'adjoindre une activité de bibliothèque à celle de son agence postale.
Ça parait dans la logique des choses : une fois l'investissement fait pour mettre en place une permanence de service public, il parait judicieux de le valoriser et d'accroître la fréquentation du service en diversifiant l'offre proposée.
D'un point de vue lecture publique, le service qui vient d'être mis en place est à une bibliothèque ce qu'un relais-colis est à une agence postale, juste un lieu où l'on peut prendre ou déposer des livres. Mais il est déjà prévu de l'étoffer, en partenariat bien sûr avec la bibliothèque départementale de prêt, qui pourra notamment j'imagine proposer une formation au personnel concerné.
Si j'avais une suggestion à faire, qui demanderait certes un minimum d'investissement complémentaire, ce serait de mettre à disposition sur place un ordinateur avec accès à internet libre et gratuit. Voilà qui permettrait à cette micro-bibliothèque rurale, comme à toutes les autres, d'être un point d'accès citoyen à l'information.

mercredi 7 avril 2010

Le SCD de Toulouse 1 a libéralisé son service public !


Si on parlait d'argent ?, c'est le thème du prochain congrès de l'ABF mais c'est aussi un sujet éminemment d'actualité dans les universités, en cette période de crise économique et de bouleversement institutionnel avec la loi L.R.U. On vit plus globalement une époque formidable où, même s'il faut pincer pour le croire, on a institué une bourse au mérite (d'un montant de 800 € par an)  pour les lycéens ayant de très bons résultats au brevet des collèges. Inutile de préciser, l'expérience le prouve, que cette mesure désoriente les élèves méritants qui n'ont pas la "chance" d'être boursiers et met potentiellement une énorme pression sur les résultats scolaires des boursiers.
Côté universités, nous avons cru avec quelques collègues à un poisson d'avril quand nous avons appris les mesures mises en place par l'université de Toulouse 1 pour ce qui concerne les droits de bibliothèque. Malheureusement, il ne s'agissait pas d'une blague.
Côté droits d'inscriptions, on sait que l'UNEF dénonce depuis plusieurs années certaines pratiques qu'elle estime non réglementaires. Je précise tout de suite que ce qui est mis en place à Toulouse 1 semble rentrer "dans les clous" de la réglementation.
Le taux des droits de scolarité dans les établissements publics d'enseignement supérieur relevant du ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche est fixé chaque année par un arrêté. Le dernier en date, celui du 30 juillet 2009, stipule que dans son article 19 que "La part du droit de scolarité affectée au service commun de documentation est fixée par le conseil d'administration de l'établissement. Elle ne peut être inférieure à 30 €.".
"Ne peut être inférieure", j'en conclus donc qu'un CA d'université qui souhaiterait augmenter les recettes de son SCD à la source, directement auprès de ses usagers, est tout à fait en droit de fixer de manière générale un taux supérieur à 30 €, sachant que les boursiers sont exemptés du paiement des droits d'inscription (exemption compensée par l'Etat).
Ce n'est pas la voie qui a été choisie par Toulouse 1, si l'on en croit le Règlement des bibliothèques, tel qu'il a été adopté par le Conseil de la documentation le 19 juin 2009 : "Les étudiants de l'Université Toulouse 1 Capitole qui s'acquittent des droits facultatifs de bibliothèque bénéficient de droits de prêt étendus."
Voilà, au moins c'est concis et en une phrase tout est dit : pour augmenter les ressources propres du SCD il a été décidé de "marchandiser" l'un de ses services de base, celui du prêt de document, et de vendre des "droits de prêt". Ce n'est pas précisé dans le règlement, mais je suppose, vu l'esprit de la chose, que les boursiers ne sont pas dispensés du paiement de ces droits facultatifs. Dans le règlement, il est précisé par contre que "Les prestations et les tarifs sont présentés dans le Guide du lecteur de chaque bibliothèque.". J'ai consulté tous ces guides et je n'y ai pas trouvé les tarifs d'inscription. Seule la page concernant le prêt de la bibliothèque de la Manufacture des Tabacs précise que le tarif pour les lecteurs extérieurs particuliers et de 42 € et de 500 € pour les entreprises.
En fait, comme à Sciences Po Toulouse, qui pratique également les frais facultatifs pour sa bibliothèque, je crois que la somme demandée aux étudiants de Toulouse 1 qui le souhaitent est de 15 €, en sus donc des 30 € de base. Et qu'est-ce qu'on leur propose aux étudiants contre cette somme de 15 € ? Et bien, puisque qu'on n'achète rien sans rien, on leur propose tout simplement d'augmenter leurs droits à emprunter des documents. Grosso modo, à la bibliothèque de l'Arsenal, qui doit être la principale du réseau, les possibilités d'emprunt de document sont au minimum doublées pour ceux qui se sont acquittés des droits facultattifs. Sachant que pour les étudiants en Licence le service de base ne permet d'emprunter que deux documents à la fois, on comprend que de nombreux étudiants soient tentés d' "acheter" la possibilité d'en emprunter trois de plus.
Franchement, avec une telle conception du service public, je trouve dommage que l'université de Toulouse 1 s'arrête en si bon chemin. Si elle veut continuer de renforcer les ressources propres de son SCD, voici quelques pistes, cumulables entre elles bien sûr, qui pourraient très vite rapporter beaucoup :
  • La dernière édition parue des manuels et autre ouvrages de référence est réservée aux étudiants s'acquittant de 20 € supplémentaires.
  • Pour 50 € par an, un fauteuil Pullman vous est réservé à votre nom dans la bibliothèque de votre choix.
  • Pour 200 € par an, l'accès à une salle de travail en groupe de 4 places maximum est garanti, avec autorisation de téléphoner et de se restaurer sur place.
  • Pour 400 € par an, vous êtes pris en charge dès l'entrée de la bibliothèque par un moniteur étudiant, qui porte vos sacs, va chercher les documents pour vous dans la bibliothèque et enregistre vos prêts, sert le café et vous évente en cas de besoin (J'ai cru comprendre qu'il arrive qu'il fasse chaud à Toulouse). Cette mesure a en outre l'avantage de développer l'emploi étudiant, permettant ainsi aux étudiants financièrement moins aisés de financer leurs droits de bibliothèque.
  • Pour 600 €, mais à ce tarif-là je ne suis pas sûr qu'il y aura beaucoup de clients, un numéro de téléphone vous est communiqué qui vous permettra 7 jours sur 7 et 24h/24 de joindre un bibliothécaire qui vous fournira toutes les informations dont vous avez besoin et rédigera vos devoirs.

lundi 22 février 2010

La politique d'ouverture (suite)


Comme je l'expliquais il y a un peu plus de deux ans dans un premier billet consacré à cette question, le problème avec la question des horaires d'ouverture des bibliothèques c'est que, comme il s'agit d'un sujet apparemment simple, quantifiable, qui concerne les usagers (donc les électeurs), les politiques, quand ils s'en emparent, ont tendance à réduire la question des bibliothèques à ce seul aspect.
Dernier exemple en date, le "plan pour le renouveau des bibliothèques universitaires", présenté par la ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche à Bobigny le 17 février 2010, qui, sur le site du ministère lui-même mais aussi dans l'article paru en avant-première dans le-quotidien-du-soir-qui-parait-la-veille-à-midi, est réduit à cette seule accroche : "Des bibliothèques universitaires ouvertes plus longtemps", alors que le-dit plan aborde également des sujets tels que la licence globale pour la documentation électronique, la politique documentaire universitaire et la gouvernance des BU et même la promotion de nouveaux modèles de bibliothèques centrés sur les usagers. Mais ce qui est mis en avant, très largement, c'est bien la seule question des horaires d'ouverture.

L'inspiration pour cet aspect du plan vient d'en haut. Concernant les bibliothèques, lors de son discours à l'occasion des vœux au monde de l’éducation et de la recherche le 11 janvier 2010 le Président de la République a répété, quasiment mot pour mot à trois ans d'écart et au même endroit, le plateau de Saclay, ce que le ministre-candidat Nicolas Sarkozy avait dit le 18 janvier 2007. La seule différence étant, cela n'a pas été suffisamment souligné, que cette fois-ci son propos était clairement restreint aux campus d'excellence susceptibles de bénéficier de mesures financées par le "grand emprunt" :  "l’emprunt permettra de financer l’émergence de pôles d’excellence, qui rassembleront universités, grandes écoles et organismes de recherche dans des campus de rang mondial, capables de rivaliser avec les meilleures universités étrangères, et ayant les mêmes standards d’excellence, notamment sur un sujet qui me tient particulièrement à coeur : des bibliothèques universitaires modernes, ouvertes 7 jours sur 7, oserai-je le dire, de 8h à 22h. Franchement, je n’ai pas l’intention que l’on fasse des bibliothèques universitaires pour qu’elles soient fermées le week-end et pas ouvertes le soir."

Alors, que nous propose le plan de rénovation pour ce qui concerne les heures d'ouverure des BU ?
Deux choses, principalement :

Outre les approximations inhérentes à l'exercice de l'état des lieux proposé (2 erreurs rien que pour Reims, dont les 3 BU Santé, Sciences et Droit-Lettres ouvrent respectivement au maximum 68h, 64h et 64h), la première grande innovation est la création d'un label "NoctamBU" pour les BU ouvrant 65h et plus.
Le moins qu'on puisse dire c'est que l'ambition ainsi affichée est des plus modestes puisqu'une BU ouvrant de 8h à 20h du lundi au vendredi et 5 heures le samedi pourra l'obtenir.
A mon sens, si l'on voulait vraiment parler d'ouverture tard en soirée ou de nuit, il faudrait ouvrir jusqu'à 22h en semaine, ce qui porterait le minimum pour l'obtention du label à 75h hebdomadaires, à moins qu'on envisage de sacrifier l'ouverture matinale pour les lève-tôt en n'ouvrant les BU qu'à partir de 10h...
L'information fournie par le dossier de presse n'est pas très détaillée sur les modalités envisagées pour le soutien aux universités souhaitant étendre les horaires d'ouverture mais une chose positive est à souligner : contrairement aux annonces précédentes, qui n'évoquaient que l'emploi étudiant comme levier pour développer les ouvertures tardives, il est question ici d'un arrêté permettant de rémunérer le personnel en heures supplémentaires pour aider à la mise en place des horaires allongés. Soit. Il y aussi les réorganisations internes et les nouvelles répartitions de charges de travail, mais à un moment ou un autre il faudra bien admettre qu'on ne pourra étendre durablement et de façon conséquente les heures d'ouverture des bibliothèques sans créer des postes supplémentaires, permettant par exemple de créer deux équipes d'accueil, une du matin et une du soir.

L'autre grande annonce concerne la "première urgence" décrétée pour les vacances de Pâques, l'idée étant de débloquer des crédits pour permettre à toutes les universités qui le souhaiteront d’ouvrir pendant toutes les vacances de Pâques 2010 au moins deux de leurs bibliothèques jusqu’à 20h au minimum, ceci afin de "répondre le plus rapidement possible aux besoins des étudiants et de leur permettre, en vue de leurs examens de mai et juin prochains, de bénéficier des meilleures conditions de travail possible".
Soit, encore. La justification de l'urgence spécifiquement pour les vacances de Pâques, on serait bien en peine de la trouver si on ne se souvenait pas que la ministre est aussi une candidate en campagne pour les élections régionales et que cette mesure a pour avantage de lui permettre d'annoncer quelque chose d'apparemment concret dès maintenant.
Pour le reste, cette mesure spécifique, en imaginant qu'elle soit appliquée sur tous les campus de France ce printemps, permettrait au moins de démontrer par l'absurde que, même si les bibliothèques sont par excellence un lieu de services et de sociabilité au sein des universités, elles ne sauraient être en mesure de faire vivre à elles toutes seules un campus mort par ailleurs pour cause de vacances.

Voyons ce qui s'est passé à Reims la semaine dernière, car nous étions justement au moment où la ministre annonçait son plan en pleines vacances universitaires d'hiver .
Pour cette semaine, comme pour toutes ces périodes où la BU reste ouverte pendant les vacances (nous fermons 4 semaines en été et 2 en fin d'année), nous étions ouverts en "horaires réduits" de 13h à 18h.
Voici les conditions dans lesquelles la BU était ouverte :
- Services administratifs et pédagogiques du campus fermés
- Restaurant universitaire fermé
- Pas de navette entre les campus et avec la Présidence (C'est les vacances)
- Nécessité d'enjamber la barrière du campus (ou de faire un long détour) pour prendre son poste le matin car la conciergerie est aussi en horaires réduits (pas toujours respectés par rapport à l'affichage)
- Accès non déneigés le lundi (C'est les vacances, et il n'y a plus de sel)
- Personnnel absent non remplacé (Un système de mutualisation propre à l'université permet de remplacer à mi-temps les agents absents plus de deux semaines... mais pas pendant les vacances car l'université est fermée...)
Dans ces conditions, et accessoirement vu l'état de certains bâtiments, on n'est pas surpris qu'un Papa qui a commis l'erreur d'amener son fils "repérer" l'université un lundi matin de vacances ait laissé échapper un "C'est Beyrouth !"...
Et avec tout ça, nous avons enregistré en tout et pour tout 1223 entrées en une semaine, soit de 201 à 284 entrées par jour...

J'ai pris l'exemple des vacances car c'est sur cette période que le plan annonce une "urgence", mais la situation est à peu près équivalente pour les semaines où nous proposons une "ouverture étendue" de 19h à 20h du lundi au jeudi. Sachant qu'il n'y a pas de résidence à proximité du campus et que le RU est fermé le soir, nous avons compté l'automne dernier et en 2008/2009 une moyenne de 12 personnes présentes dans  les 6000 m² publics de notre bibliothèque avant la fermeture à 19h55 (de 2 à 34), contre 15 à 108 présentes à 19h, avec en tout et pour tout une moyenne de 17 nouvelles personnes entrant dans la bibliothèque entre 19 et 20h.

Je sais bien qu'il s'agit d'un campus d'une "petite" université de province, mais quel que soit le lieu il me semble clair que la réflexion sur les services offerts aux étudiants le soir et pendant les vacances ne peut pas se focaliser uniquement sur les horaires des BU, mais doit porter également sur les autres services essentiels et sur la mise en place de permanences administratives et pédagogiques (A quand un prof tuteur de permanence par matière pour permettre aux éudiants de bénéficier des meilleures conditions de travail possible pendant les vacances ?).

mercredi 9 décembre 2009

Sciences Po à Reims : une catastrophe plutôt qu'une chance pour l'université

Entrée du Collège des Jésuites à Reims par Doucet (avant 1932). Crédit photo :  Ministère de la Culture (France), Médiathèque de l'architecture et du patrimoine (archives photographiques)
Ça y est, c'est fait, c'est signé : Accueilli à chéquier ouvert par trois collectivités territoriales (la Ville de Reims, le Département de la Marne et la Région Champagne-Ardenne), Sciences Po va ouvrir un campus universitaire de premier cycle à Reims à la rentrée 2010.
Les trois collectivités vont investir à part égale plus de 76 millions d'euros pour que Sciences Po s'installe dans l'ancien Collège des Jésuites. Elles verseront également pendant 20 ans une subvention de fonctionnement de 3 000 € par étudiant et par an, ce qui pourrait donner un total annuel de 5,4 million d'euros (plus l'inflation !) à partir de 2015 si les prévisions d'effectif de 600 étudiants par promotion sont atteintes.
A ces sommes, il faut ajouter pour la Ville de Reims et les partenaires concernés (le ministère de la culture et la Région) le coût de l'installation du Fonds Régional d'Art Contemporain dans de nouveaux locaux (quelques millions d'euros de plus, j'imagine) ainsi que le transfert des services municipaux précédemment hébergés dans ces locaux prestigieux de la place Museux, dont le Planétarium.
Alors oui, comme le souligne la presse, ça fait cher. Pourtant, les trois collectivités ont voté dans un bel élan pour accepter de signer la convention correspondante avec Science Po, à l'unanimité ou presque, gauche et droite réunies, qu'elles soient dans l'opposition ou la majorité.
Parmi les rares à avoir fermement exprimé leur opposition à ce projet, il y a Richard Vistelle, président de l'Université de Reims qui, en tant que membre du Conseil économique et social régional, a exprimé son inquiétude quant aux possibilités futures de financement de l'université. Mais les dés étaient déjà jetés et le vote du conseil régional quasiment acquis d'avance et Sciences Po avait d'ailleurs lancé le recrutement du directeur du site avant même ce dernier vote, comme l'a souligné Pierre Dubois sur son blog Histoire d'Universités, blog sur lequel il a pris fermement position à de nombreuses reprises contre ce projet.
Pourquoi Sciences Po à Reims ? Du point de vue de Siences Po, c'est assez simple : il s'agit de renforcer son recrutement et de désengorger à bon compte ses locaux parisiens en faisant effectuer les trois années de licence sur des campus délocalisés (Nancy, Poitiers, Le Havre, Menton, Dijon et Reims, donc).
Du point de vue des collectivités locales, c'est simple également. On pourrait naïvement penser que le but est de proposer localement une offre d'enseignement supérieur de qualité, mais on se tromperait lourdement. Non, il s'agit d'améliorer la notoriété et l'attractivité de Reims et sa région. Seul un tel objectif peut d'ailleurs expliquer que des collectivités qui n'ont aucune compétence particulière dans le domaine de l'enseignement supérieur s'investissent aussi fortement sans se faire taper sur les doigts par le contrôle de légalité.
Car oui, les choix d'implantation des campus de Sciences Po, s'ils sont avant tout économiques, sont également pratiques (Reims, qui connaissait les turbo-profs avant même l'arrivée du TGV, est proche de Paris) et "touristiques" : il suffit pour en avoir la confirmation de lire la présentation des campus décentralisés sur le site de Sciences Po. Et puis, ce n'est pas un hasard si ce projet a été porté par Reims Champagne Développement, l'agence créée par la ville et la CCI pour favoriser l'implantation d'entreprises.
Mais intéressons-nous directement aux argumentaires fournis aux élus des trois collectivités. Dans la note de synthèse explicative fournie aux conseillers municipaux, on trouve : "La stratégie d’accueil de grandes écoles participe de l’attractivité et de la notoriété d’une grande ville comme celle de Reims.", "le prestigieux Institut d’Etudes Politiques de Paris", "Les élèves accueillis seront de jeunes Français, Européens et Internationaux." "Outre l’aura que donnera l’installation à Reims de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris qui aura, sans nul doute, une répercussion sur l’Université, outre les retombées économiques de plus de 1 500 personnes (élèves et enseignants) sur ce bassin de vie, il est prévu qu’une convention particulière soit conclue avec le rectorat, au niveau régional pour promouvoir la diversité dans le recrutement de l’école."...
Au conseil général, le rapporteur Jean-Pierre Bouquet assène : "L'enjeu (...) est évident". L'enjeu au plan de la notoriété est également évident à moyen terme. L'enjeu que constitue pour nous un renforcement de notre université représente un véritable défi autant qu'une nécessité pour l'attractivité de notre Région. La somme de ces enjeux correspond aux axes stratégiques de Marne 2020 et un tel projet ne peut prendre son essor que dans le temps."
Au-delà de ces platitudes et de ces voeux pieux, le recueil des délibérations du conseil régional a l'avantage de nous fournir le texte complet de la convention qui a désormais été ratifiée par toutes les parties concernées.
Si on sait à quoi s'engagent les collectivités (grosso modo à mettre à disposition gratuitement un campus tout neuf dans un lieu prestigieux et à participer au fonctionnement), l'analyse des "engagements" de l'Institut d'Etudes Politiques nécessiterait une sémantique fine pour éviter de mourir de rire jaune :
Sciences Po s'engage à ouvrir un campus à Reims composé d'un collège universitaire (c'est le but de toute l'opération) qui sera complété d'autres formations "à déterminer". "Sciences Po s'engage à recourir à recourir aux enseignants et intervenants nécessaires ainsi qu'à mettre en place les moyens et équipements utiles au programme." "Sciences Po met progressivement en place une équipe d'encadrement permanente". "Sciences Po participe, le cas échéant, selon des modalités à définir, notamment par le biais de ces étudiants aux projets de la Ville, de la Région et du Département", etc.

Dans un premier temps, je n'ai pas été particulièrement choqué d'apprendre que les collectivités allaient investir autant pour "offrir" ce campus à Sciences Po.
Je l'ai été un peu plus quand j'ai appris l'existence de cette subvention de fonctionnement de 3 000 € par étudiant et par an, avec un engagement sur 20 ans. Imaginez les sommes que ça représenterait si ces mêmes collectivités faisaient un effort équivalent pour les 20 000 étudiants de l'université de Reims !
Je l'ai été encore plus quand j'ai découvert, en consultant le site des admissions de Sciences Po que, contrairement à ce qui se passe pour les autres campus décentralisés, le programme du campus Transatlantique de Reims sera enseigné exclusivement en anglais. Ce point essentiel ne figure absolument pas dans la convention signée avec les collectivités et n'a jamais été évoqué lors des discussions. Pourtant, ça change tout.
D'abord, ça interroge sur la validité même du projet : à quoi sert de faire traverser l'Atlantique à des étudiants pour les faire baigner dans la culture française et européenne si on ne leur parle pas un mot de français pendant les cours. D'un point de vue écologique, il aurait été plus sage d'implanter ce campus au Canada, par exemple.
Ensuite, mais c'est un détail, pour autant que je l'ai compris, l'Institut d'Etudes Politiques de Paris est un établissement public français d'enseignement supérieur. Dans un pays aussi protectionniste vis-à-vis de sa langue, ça me surprend qu'on puisse envisager un enseignement largement subventionné entièrement en anglais (une certaine proportion pour un enseignement international ne m'aurait absolument pas fait tiquer, bien sûr).
Surtout, ce critère (il est obligatoire pour être admis de fournir des résultats de tests de TOEFL (IBT) à 100 ou TOEIC à 900, par exemple, être anglophone ne suffit pas) invalide quasiment de fait l'un des engagements de Sciences Po (article 9) qui a contribué à emporter le soutien unanime des élus : celui de l'accès des lycéens de Champagne-Ardenne à Sciences Po. Je ne tiens peut-être pas l'Education Nationale française en suffisamment haute estime, mais je me demande quelle proportion infime d'élèves de terminale de la région sera susceptible simplement d'avoir un niveau d'anglais suffisamment bon pour intégrer le campus de Reims.
On l'a vu, les arguments majeurs pour justifier le pont d'or fait à la prestigieuse école parisienne sont la notoriété accrue de la région et les retombées économiques locales dues à l'implantation du campus (1800 étudiants à terme, plus les enseignants). Sur le premier point, on sait bien que c'est Sciences Po qui a et aura la réputation et la notoriété, pas le campus de Reims, qui ne sera que l'un parmi six des campus de province.
Pour les retombées économiques, hormis la SNCF qui peut d'ores et déjà se frotter les mains et prévoir de rajouter des TGV pour Paris, je prends le risque d'affirmer qu'elles seront bien inférieures aux espoirs. Et l'arithmétique est avec moi. Les calculs pour la subvention de fonctionnement portent sur 1 800 étudiants présents pendant trois années scolaires à Reims. Sauf que, comme le mentionne en toutes lettres la convention : la formation initiale "est organisée en deux semestres d'études par année universitaire de 12 semaines chacun. Chaque semaine comporte un maximum de 22 heures d'enseignement hebdomadaire". Ce qui nous fait donc 24 semaines de cours à Reims par an (moins de 6 mois, donc,...) pour un maximum de 528 h de cours à l'année, ce qui fixe le subventionnement local des enseignements au taux de 5,68 € de l'heure (et encore, je ne me suis pas amusé à intégrer l'amortissement des 76 M€ d'investissement sur 20 ans sinon je pleurais).
Mais ce n'est pas tout, et c'est même pire ! La convention précise pour la L3 que "cette dernière s'effectue obligatoirement à l'étranger, en séjour d'études ou en stage." Autrement dit, les étudiants, dont la 3e année de scolarité sera aussi subventionnée en fonctionnement, ne seront pas sur place sur le campus de Reims. Ils n'y seront donc que 48 semaines pour un maximum de 1 056 h, ce qui fait grimper le taux de subvention local à 8,52 € de l'heure !!

On l'a compris, je pense que les élus locaux s'illusionnent gravement et se fourvoient en pensant que la région bénéficiera à terme de cette implantation. Notre région Champagne-Ardenne, pas particulièrement pauvre mais l'une des rares à perdre des habitants, a tendance à ne pas s'aimer et à manquer de confiance en elle. Alors que Sciences Po va s'installer, l'Université de Reims Champagne-Ardenne est dans une situation financière délicate. Elle a équilibré son budget ces deux dernières années en puisant dans ses réserves. L'opération de reconstruction de ses campus vieillissants, notamment le projet de réunir les deux campus principaux, n'est pas financée.
Le taux d'échec en premier cycle est de l'ordre de 70 %, plan Licence ou pas. C'est pourquoi, il me semble que le projet avancé par Pierre Dubois de création d'un lycée d'enseignement supérieur dans l'ancien collège des Jésuites à la place du campus de Sciences Po aurait bien plus profiter à la région (et ce d'autant plus que, malheureusement, la réussite en premier cycle n'est pas la priorité et ne risque pas de l'être tant que les universités seront systématiquement dirigées par des enseignants-chercheurs).
Dans Reims Métropole Magazine, Guillaume Gellé, vice-président du conseil des études et de la vie universitaire avance que « Un nom aussi prestigieux ne peut que dynamiser l’université de Reims ». Je pense qu'il se trompe d'une lettre et voulait dire "dynamiter"...

Pour finir, continuons à savourer amèrement l'arrivée de Sciences Po à Reims en rappelant ces quelques points :
  • Historiquement (dès 1548), comme l'explique encore Pierre Dubois, le collège des Jésuites a posé des problèmes à l'université de Reims.
  • En mai 1968, ce bâtiment où va s'intaller Sciences Po, accueillait la Fac de Droit. l'une des raisons du déménagement dans un campus à l'extérieur de la ville était la vétusté des locaux. Avec beaucoup d'argent, tout se rénove, même 40 ans après.
  • Les 76 M€ d'investissement se répartissent en 72,5 M€ pour l'immobilier, mais aussi 2,88 M€ pour le premier équipement informatique et audiovisuel et 700 000 € pour la création d'un fonds documentaire.
  • La bibliothèque de l'Ancien Collège des Jésuites de Reims est très célèbre. La bibliothèque de Sciences Po s'installera elle dans un nouveau bâtiment, construit dans la cour des bâtiments actuels. Le fonds initial de 20 000 documents, constitué sur une durée de 7 ans et intégralement financé par les collectivités, sera bilingue. Anglais-espagnol, je suppose, vu que les étudiants viendront principalement des Amériques et n'étudieront pas en français...
  • A titre de comparaison, la Région, qui a largement financé et construit la BU Robert de Sorbon, a refusé à l'époque de subventionner la constitution, ou plutôt l'élargissement du fonds documentaire. Le budget annuel de 100 000 € entièrement subventionné par les trois collectivités est supérieur au budget primitif initial que la BU Droit-Lettres de Reims pourra consacrer en 2010 à l'achat de monographies pour les 8 000 étudiants du campus...
  • L'élu porteur du projet Sciences Po à la Ville de Reims, Serge Pugeault, deuxième adjoint, chargé du développement économique, des grands projets, de l'enseignement supérieur et de la prospective, est de profession... professeur de droit public à l'université de Reims. S'il était sportif, on pourrait parler de but contre son camp !

Documents officiels :
Note de synthèse 297 sur la convention avec Sciences Po, Conseil municipal de Reims du 29 juin 2009, via Histoire d'Universités.
Recueil des actes administratifs du conseil général de la Marne du 28 juillet 2009 (page 156)
Délibérations de l'assemblée extraordinaire du conseil régional de Champagne-Ardenne du 23 novembre 2009 (page 60)


Bibliothèque du Collège des Jésuites à Reims par Max Sainsaulieu (avant 1919). Crédit photo :  Ministère de la Culture (France), Médiathèque de l'architecture et du patrimoine (archives photographiques)

mardi 1 décembre 2009

Une bibliothèque où le téléphone a naturellement sa place

Photo : BBC
Il y a quelques temps, j'avais suggéré de recycler les cabines téléphoniques de France Télécom pour en faire des cabines insonorisées facilitant l'usage du téléphone portable en bibliothèque.
La BBC nous apprend, et Actualitté aussi via le Bouillon du Bibliobsédé, que le village de Westbury-sub-Mendip, dans le sud-oust de l'Angleterre a fait mieux.
Dans le cadre d'une opération nationale, la mairie a racheté une des célèbres cabines téléphonique rouges anglaises pour la somme de 1 £ et en a fait la plus petite bibliothèque d'Angleterre, ce qui lui a valu de gagner un prix dans un concours national d'idées originales de réutilisation des cabines organisé par British Telecom, cette idée étant venue à une habitante, Janet Fisher, suite à l'arrêt du passage du bibliobus.
L'appellation de bibliothèque est quelque peu usurpée, puisque, comme le nom du service The Book Exchange (La Bourse aux Livres) l'indique, la cabine est avant tout utilisée comme mobilier urbain pour héberger une opération de bookcrossing à l'échelle de la commune.

Mais cependant, certains tropismes des bibliothèques sont déjà notables :
  • On a d'ores et déjà à faire à une médiathèque, car spontanément les gens ont déposé des CD et des DVD en plus des livres.
  • La question des heures d'ouverture de ce service public est mise en avant puisque, en l'absence de personnel et les questions de sécurisation des collections ne se posant, le service étant libre et ouvert à tous, la mairie peut fièrement annoncer 168 h d'ouverture hebdomadaire (Ne cherchez pas, ça fait 24h/24 7 jours/7).
  • Il y a d'ores et déjà une spécialisation des espaces en fonction du type de document et du public visé puisque, presque naturellement, le rayon du rez-de-chaussée est réservé aux documents jeunesse.
  • Comme dans toute bibliothèque, on trouve déjà au moins un panneau d'interdiction (de fumer dans ce cas précis, voir ci-dessous). J'en ai vu jusqu'à 6 ou 7 à l'entrée de certaines bibliothèques. Ça donne envie de pousser la porte !

dimanche 1 novembre 2009

Projet de ville numérique : Elle est où la bibliothèque ?


En plus de faire le bilan de son action au bout d'un an, en mettant en avant l'image de la BU, la ville de Reims s'est lancée à l'échelle de l'agglomération dans un exercice de prospective destiné à élaborer un projet pour Reims 2020. Trois équipes d'urbanistes planchent sur ce projet, qui comprend une phase de concertation publique avec notamment l'organisation de rencontres-débats.
Quatre de ces rencontres-débats se sont tenues en juin-juillet à la médiathèque centrale de Reims et il est bien dommage que la prochaine, prévue le 13 novembre, ait lieu ailleurs.
En effet, le thème de ce prochain rendez-vous est La ville numérique : comment favoriser un accès démocratisé de chaque citoyen en apportant de nouveaux services ?.
Sur l'invitation, ce titre est complété par l'argumentaire suivant :
"Internet, wifi, haut débit : aujourd'hui ne pas accéder aux TIC est un véritable handicap social. Comment la métropole de demain peut-elle assurer à chaque citoyen un accès à ces outils du quotidien ? Comment faire avancer la démocratisation de l'accès à ce nouveau type de service urbain ? Comment lutter contre la "fracture numérique" ?".
Certes, en réponse à ces interrogations il faut aborder la question des infrastructures et de nombreux aspects sociaux et économiques. Mais pour ma part, quand je lis ça, il ne me vient qu'une chose à l'esprit : le réseau de bibliothèques est là pour ça, à condition qu'il puisse s'adapter à temps à ces défis.
Je vois là, tracé en creux, le projet d'une bibliothèque des années 2010, la bibliothèque citoyenne point d'accès à la société de l'information, celle que j'évoquais en anticipation des municipales de 2020.
Ce qui m'inquiète un peu, c'est que la liste des intervenants pressentis n'indique aucunement que les organisateurs ont eux aussi pensé aux bibliothèques en le préparant...
De toute façon, au-delà de l'exemple spécifique de Reims, les premiers à convaincre sont peut-être les bibliothécaires eux-mêmes.
Oui, une bibliothèque c'est un lieu, des livres, des revues, de l'audiovisuel avec plein de services autour. Mais je vois mal aujourd'hui comment un projet de création de bibliothèque pourrait ne pas mettre en avant une offre numérique avec plein d'ordinateurs pour le public et du personnel pour l'accompagner et le former. Il est bien temps de rattraper l'erreur du tournant des années 2000, qui a vu les bibliothèques confier majoritairement ces missions à des agents non titulaires (en emploi-jeune le plus souvent) affectés à des "espaces" pas toujours intégrés au fonctionnement "normal" de la bibliothèque.
Ces missions sont désormais au coeur du rôle des bibliothécaires. A eux de de s'organiser et de se former en conséquence, si nécessaire, pour les assurer. Sinon, gageons que d'autre services publics sauront les supplanter.

samedi 17 octobre 2009

Prise de conscience solennelle



MOIS NATIONAL DE LA PRISE EN COMPTE DE LA MAITRISE DE L'INFORMATION, 2009

PAR LE PRESIDENT DES ETATS-UNIS D'AMERIQUE

UNE PROCLAMATION

Chaque jour, nous sommes inondés de quantités énormes d'information. Un cycle continu d'actualités et des milliers de chaînes de télévision et de stations de radio dans le monde entier qui bousculent notre perception établie de longue date de la gestion de l'information. Plutôt que de simplement posséder l'information, nous devons également développer les compétences nécessaires pour acquérir, classer et évaluer l'information dans n'importe quelle situation. Ce nouveau type d'alphabétisation demande également des compétences en technologies de la communication, y compris les ordinateurs et les appareils mobiles qui peuvent faciliter nos prises de décision au quotidien. Le mois national de la prise en compte de la maîtrise de l'information souligne le besoin pour tous les américains de posséder les compétences nécessaires pour se diriger efficacement à l'Ere de l'Information.
Même si nous savons comment trouver l'information dont nous avons besoin, nous devons aussi savoir comment l'évaluer. Ces dix dernières années, nous avons vu émerger une crise de l'authenticité. Nous vivons maintenant dans un monde où tout un chacun peut publier une opinion ou un point de vue, vrai ou non, et voir l'écho de cette opinion amplifié par le marché de l'information. Simultanément, les Américains ont un accès sans précédent aux sources d'information diverses et indépendantes, ainsi qu'aux institutions telles que les bibliothèques et les universités, qui aident à distinguer la vérité de la fiction et le signal du bruit.
Les éducateurs de Notre Nation et les établissements d'enseignement doivent être conscients de - et s'ajuster à - ces nouvelles réalités. En plus des compétences de base, lecture, écriture, arithmétique, il est tout aussi important que les élèves soient dotés des outils nécessaires pour profiter de l'information à leur disposition. La capacité de chercher, trouver et décoder l'information peut être utile pour un nombre incalculable de décisions dans la vie, qu'elles relèvent des finances, de la santé, de l'éducation ou de la technique.
Ce mois-ci, nous nous consacrons à augmenter la prise de conscience de la maîtrise de l'information afin que tous les citoyens comprennent son importance vitale. Une citoyenneté informée et éduquée est essentielle au fonctionnement de notre société démocratique moderne, et j'encourage les établissements pédagogiques et sociaux dans tout le pays à aider les Américains à trouver et évaluer l'information qu'ils recherchent, sous toutes ses formes.
AINSI DONC, MOI, BARACK OBAMA, Président des Etats-Unis d'Amérique, en vertu de l'autorité qui m'est conférée par la Constitution et les lois des Etats-Unis, je proclame Octobre 2009 le Mois National de la Prise en Compte de la Maîtrise de l'Information. J'appelle le peuple des Etats-Unis à reconnaître le rôle important que l'information joue dans notre vie quotidienne et à apprécier la nécessité d'une meilleure compréhension de son impact.
EN TEMOIGNAGE DE QUOI, j'ai apposé ici ma main en ce premier jour d'octobre, dans l'année deux mille neuf de Notre Seigneur, et deux cent trente-quatre de l'Indépendance des Etats-Unis.

BARACK OBAMA

(Le texte original se trouve sur le site de la Maison Blanche. Traduction à la volée, sans fignolage, par votre serviteur)

Bon, hormis la référence religieuse, typique des américains, et qui me fait chaque fois me réjouir de travailler pour un état laïc, j'approuve et soutiens ce texte des deux mains. L'American Library Association aussi, évidemment, qui a publié dès le lendemain de cette déclaration un communiqué, en profitant de l'occasion pour demander que les bibliothèques bénéficient d'un plan de développement du haut-débit en préparation.
En fait, il s'agit du texte officiel le plus enthousiasmant sur les bibliothèques que j'ai lu depuis la décision du conseil constitutionnel protégeant la liberté d'accès aux services de communication au public en ligne au titre de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen.
A côté de ça, la situation actuelle en France pour ce qui concerne la politique publique d'accès à l'information est à pleurer. Le ministère de la culture en est à chercher un remplaçant à Lire en Fête pour 2010. Pour une fois, il serait bien avisé de s'inspirer de cet exemple américain, qui donne des pistes très similaires - ce n'est pas un hasard - à ce que lui suggérait récemment le Bibliobsédé.
Pour le reste, faut pas rêver. Je ne parle même pas d'une éventuelle loi sur les bibliothèques, plus du tout à l'ordre du jour et dont je ne suis pas sûr qu'elle serait vraiment utile, mais si on s'en tient à l'accès et à la maîtrise de l'information, le seul message que font entendre les pouvoirs publics est répressif.
Quant à la structure administrative en place pour appliquer cette non-politique, elle est évidemment à l'avenant, que ce soit du côté éducation nationale ou du côté culture. Il n'y quasiment plus de Direction, donc, au sens propre et au figuré, pas de grande Mission non plus, ne restent que des missions et sous-missions (qu'on peut entendre, au singulier comme démission et soumission...).
Nos services publics sont souvent montrés en exemple par rapport à ceux des libéraux Etats-Unis, mais pour ce qui est de ceux chargés de l'accès à l'information, on va peut-être finir par devenir américanophile...

lundi 21 septembre 2009

Après le congrès de l'ADBU

L'ADBU à la bibliothèque Robert de Sorbon de Reims. Photo : Jean-Charles Houpier.
Le 39e congrès de l'ADBU s'est tenu à Reims en fin de semaine dernière.
Nous avons été contents d'avoir l'occasion de présenter notre bibliothèque à ceux des collègues qui ne la connaissaient pas encore. Une visite sympathique et riche d'échanges, même si je regrette pour ma part de n'avoir pas, comme je l'ai déjà fait par le passé, écorné le temps de visite des locaux pour prendre le temps de présenter certains outils et services invisibles lors de la visite car utilisant l'informatique.
Je n'ai assisté qu'à une partie des travaux du congrès, centrés sur l'économie de l'information scientifique et technique. Parmi celles auxquelles j'ai assisté, je retiens particulièrement deux interventions.
Celle de John Wilbanks d'abord, vice-président de Science Commons, impressionnant d'enthousiasme militant et de professionnalisme, qui a fait l'aller-retour de Boston pour présenter les différents projets de Science Commons qui visent à faciliter l'accès à l'information scientifique avec actuellement trois grands axes de travail : faciliter la ré-utilisation des résultats de la recherche scientifique en les "ouvrant" et en les qualifiant efficacement, développer des outils de recherche "en un clic" et permettre l'intégration de sources d'informations scientifiques fragmentées.

John Wilbanks a expliqué avoir accepté cette invitation à s'exprimer parce qu'il est convaincu de l'importance du rôle des bibliothécaires pour mener à bien de tels projets et il espérait faire avancer la réflexion sur ces questions en France et en Europe. La graine qu'il a plantée germera peut-être, mais sur le coup son intervention (en anglais) semble avoir laissé la majorité de l'auditoire sans réaction.

Le lendemain, c'est Lionel Collet, président de l'Université Lyon 1, qui s'exprimait en tant que président de la Conférence des Présidents d'Université. Sur le sujet des négociations avec les éditeurs pour l'acquisition des ressources électroniques, il a exprimé très fortement la volonté de la CPU de s'impliquer fortement, annonçant que Jean-Pierre Finance, président de Nancy 1 et son prédécesseur à la tête de la CPU, va, en plus des responsabilités qu'il vient de prendre au sein de l'ABES, s'impliquer fortement au sein du consortium Couperin et même, l'échelon national n'étant peut-être plus suffisamment pertinent pour ces négociations, porter le débat à l'échelle européenne au sein de l'EUA, l'association des universités européennes dont il est actuellement le seul membre français.

La dernière info du week-end n'est pas directement liée au congrès de l'ADBU, mais elle m'a été transmise par Jean-Charles Houpier, qui était présent à Reims (et qui a pris la photo ci-dessus). Et c'est stimulant : le jour où l'ADBU entamait son congrès, l'Université de Liège faisait sa rentrée académique. A cette occasion, le Recteur de l'Université Bernard Rentier prononçait son discours de rentrée et profitait de l'occasion pour honorer neuf personnalités faites docteurs honoris causa de l'université, sept passeurs de musique, parmi lesquels Robert Wyatt, Dick Annegarn, Archie Shepp, Arvo Pärt, et deux créateurs du world wide web, Tim Berners-Lee et Robert Cailliau. L'association des deux me plait, et le concert qui a clos la soirée a effectivement dû être exceptionnel. Ça fait envie et, si ça parait très éloigné des préoccupations des BU et de l'IST, quelque part je suis persuadé que ça ne l'est pas du tout !

mercredi 22 avril 2009

LRU & SCD : Les effets commencent à se faire sentir

Planche tirée de 'Tabulae sceleti', Grav. Jan Wandelaar, 1747, Coll. SCD Nancy Université Henri Poincaré
Bon, le titre de ce billet est peut-être accrocheur, mais il n'est pas des plus rigoureux. Je n'entends pas parler ici stricto sensu de la loi sur la responsabilité des universités et de ses conséquences sur le fonctionnement des SCD. Mon but est simplement de témoigner d'expérience sur l'évolution de la situation d'un SCD au sein de son université au cours de l'année universitaire en cours. Je n'entends pas non plus rentrer dans le détail de certaines des situations évoquées, qu'il ne m'appartient pas de divulguer. En tout cas, il est clair que certaines questions évoquées au cours de la discussion et au moment de l'adoption de la LRU ont désormais des effets concrets sur le fonctionnement de notre SCD, rarement positifs malheureusement. Passons-les en revue.

La représentativité du SCD au sein des instances de l'Université
Là où, réglementairement, la direction de notre SCD participait de façon consultative au conseil d'administration, au conseil scientifique et au conseil des études et de la vie universitaire, le SCD n'est plus désormais invité à assister qu'à ce dernier conseil.
Pire, notre directrice n'est plus convoquée pour les réunions administratives réunissant les responsables des composantes et les directeurs de services centraux, au prétexte je suppose qu'un service commun n'est pas un service central.
Cette régression n'a rien de symbolique. Participer de plein droit à une réunion de direction, ou de façon consultative à la réunion d'un conseil, c'est rencontrer les premiers partenaires du SCD (représentants élus du personnel et des étudiants, collègues des services administratifs), c'est donc être au courant des projets et de l'actualité de l'université, c'est être en mesure de rappeler l'action du SCD autant que de besoin et de faire des propositions adéquates en fonction des objectifs fixés et des projets engagés.

La gestion autonome du budget par l'université
Nous avons eu à faire face à deux coups durs pour la fin de la gestion 2008 et l'élaboration du budget 2009. Tout d'abord, le service Recherche n'a pas reversé au SCD la quote-part prévue sur les abonnements aux ressources électroniques, contrairement aux engagements pris de longue date, dont le budget voté du SCD tenait compte. L'arbitrage de la Présidence sur ce point n'est pas allé au-delà de la promesse d'un versement de cette contribution en 2009, versement toujours aussi difficile à obtenir à l'heure où j'écris.
Par ailleurs, l'Université a décidé à partir de 2009 de ne plus attribuer au SCD les sommes versées par l'Etat correspondant à la compensation des dispenses de droits d'inscription à la bibliothèque pour les étudiants boursiers. Le conseil de la documentation a exprimé son désaccord en votant pour un budget ne tenant pas compte de cette mesure. La seule réponse de l'Université aux élus de ce conseil a consisté à maintenir sa décision initiale.
Du point de vue du SCD, il y a quand même des aspects positifs à l'autonomie de gestion budgétaire laissée à l'équipe de direction de l'Université. Par exemple, l'ensemble des projets proposés par le SCD au titre du Plan Licence a été approuvé par le conseil d'administration, avec le vif soutien du vice-président concerné. Il n'en reste pas moins que, dès cette année, notre budget s'est retrouvé significativement en baisse (plus de 100 000 €).

La gestion du personnel du SCD prise en main par la Présidence
S'il dirige toujours son service, depuis la parution du décret 2009-207 du 19 février 2009 un directeur de SCD ne dirige plus explicitement son personnel par délégation du Président. Pour nous, cela a eu des conséquences presque immédiates puisque, lorsqu'il s'est agi ce printemps de prévoir la constitution d'un pôle centralisé pour la fonction comptable dans le cadre des réorganisations liées à l'adoption prochaine d'un nouveau logiciel de gestion, la décision (pas encore finalisée à ce jour) portant sur le nombre de postes reversés par le SCD à ce pôle et sur l'identité des agents s'est faite sans consultation réelle de la direction du SCD ni accord des personnes concernées, ce qui est une double première chez nous.

Je constate après coup, et ça ne peut pas être un hasard, que ces faits relevés tout au long de l'année s'articulent exactement suivant les trois points de modification du décret de 1985 portant création des SCD, tels que commentés il y a quelques temps par Olivier Tacheau, même si on sait par ailleurs que les choses ne se déroulent pas de la même façon dans toutes les universités.

Au vu de ces faits, les représentants élus du personnel du SCD au sein des différentes instances de l'Université ont adressé une lettre ouverte au Président, co-signée par une bonne partie du personnel.
Certes, un mouvement social d'ampleur est actuellement en cours, qui mobilise sûrement les énergies de l'équipe de direction, mais l'absence de réponse à cette lettre près d'un mois après son envoi est une preuve supplémentaire du manque de considération que le personnel du SCD peut être amené à ressentir.
Car nous vivons actuellement un paradoxe. On ne pourra pas longtemps d'un côté mettre en avant les réalisations du SCD et la qualité des actions menées et de l'autre réduire ses moyens de fonctionnement et mépriser ses équipes.
Cette attitude ne va pas manquer d'influer à terme sur l'ambiance et la qualité du travail au sein du SCD. Ces dernières années, nos collègues ont eu à maintes reprises l'occasion de montrer leur bonne volonté et leur capacité à être un moteur du changement, par exemple à l'occasion de la fusion des sections et de l'ouverture de la nouvelle bibliothèque Droit-Lettres, de la mise en place de nouveaux services, de l'extension des horaires d'ouverture, du développement de la formation des usagers. Aurons-nous encore longtemps la capacité d'évoluer et d'innover si nous ne sommes d'évidence ni reconnus ni soutenus au sein de notre propre Université ?

samedi 4 avril 2009

Une BU emblématique d'une ville à vivre ensemble qui s'invente


L'autre jour à la boulangerie, il y avait posée parmi les tracts et autres journaux gratuits cette plaquette éditée par la nouvelle municipalité de Reims, qui fait le bilan de son action après un an de mandature.
Je l'ai prise par curiosité et ce n'est qu'au moment de l'ouvrir pour la lire que j'ai remarqué que, parmi les quatre vignettes sélectionnées en couverture pour illustrer les slogans "Mieux vivre ensemble", "Reims, une ville à vivre" et "Reims s'invente", figurait au côté du projet phare de la construction du tramway, de la mesure symbolique de la gratuité d'accès au Parc de Champagne et du projet de rénovation des Halles du Boulingrin, une vignette représentant des étudiants au pied de la bibliothèque Robert de Sorbon !

Super ! Depuis l'ouverture de la bibliothèque, notre Université a pris la bonne habitude de mettre systématiquement en avant notre bibliothèque toute neuve, que ce soit dans sa communication ou en y accueillant divers invités ou manifestations.
Désormais, c'est la Ville qui s'y met.
Là, c'est un peu plus surprenant, car la Ville de Reims n'a absolument pas participé au financement de la construction du bâtiment (réparti entre la Région Champagne-Ardenne, qui en a pris en charge les trois-quarts, grosso modo, et qui a assuré la maîtrise d'oeuvre, et l'Etat) et le bâtiment a été ouvert dix-huit mois avant les dernières élections municipales !
Mais ne boudons pas notre plaisir. Cela signifie simplement que notre BU Droit-Lettres-Sciences économiques et sociales, grande, presque neuve, très fonctionnelle, est en train de devenir un emblème de l'innovation et du dynamisme de notre ville.
Prenons-en note, et prenons date. En effet, notre BU ne sera pas toujours neuve. Un jour ou l'autre, elle aura besoin d'être rénovée, ou il faudra investir pour l'adapter si, comme l'Université en a le projet, l'UFR de Sciences vient s'installer sur notre campus. Sans parler du soutien financier plus ponctuel dont nous pouvons avoir besoin pour nos différents projets.
Être un symbole c'est bien. J'espère simplement que, le moment venu, et notre Université et notre Municipalité sauront nous soutenir autrement qu'en mettant en avant notre image...

La diffusion de ce document est annoncée à la fois sur le site officiel de la Ville et sur le blog d'Adeline Hazan, maire de Reims, deux sites où l'on peut télécharger la plaquette dans son intégralité.

vendredi 27 février 2009

La bibliothèque citoyenne


Je relaie une information diffusée sur le blog du Bulletin des Bibliothèques de France et reprise sur le site de l'ENSSIB à propos du débat organisé par le BBF dans le cadre de la Journée des professionnels du Salon du Livre, le lundi 16 mars à 13h30.
En effet, un débat intitulé Les bibliothèques actrices de la citoyenneté : leur rôle dans l’intégration, la formation et l’insertion, c'est un sujet qui colle au plus près des centres d'intérêt de ce blog ! Cette thématique sera également développée dans le dossier du n° 2 de 2009 du Bulletin des Bibliothèques de France, à paraître fin mars.
Il sera question du rôle citoyen et social des bibliothèques, de leur offre de service en direction des populations immigrées non francophones, des jeunes préparant leur insertion professionnelle, des adultes en réinsertion.
Au-delà des actions particulières pour des publics spécifiques, il faut simplement toujours garder en tête que c'est par nature que les bibliothèques publiques ont un rôle citoyen.

C'est une coïncidence, mais la table-ronde de l'ENSSIB elle-même, organisée ce même lundi 16 mars à 17h30, porte également sur un sujet qui m'intéresse, les Bibliothèques Municipales à Vocation Régionale. Elle s'intitule Bibliothèques Municipales à Vocation Régionale, où en est-on ? et, lors de mon séjour à l'ENSSIB, j'ai justement eu l'occasion de plancher sur l'avenir des missions régionales des BMVR quelques années après leur inauguration à travers l'exemple de la Champagne-Ardenne.

Bibliothèques municipales à vocation régionale, où en est-on ?
Les bibliothèques actrices de la citoyenneté : leur rôle dans l’intégration, la formation et l’insertion

mardi 14 octobre 2008

J'ai testé pour vous : La médiathèque ouverte le dimanche

Photo © 2007 AUDRR
En ce dimanche 5 octobre 2008, le temps sur Reims était sombre, froid, venteux et passablement pluvieux. Sur le parvis désormais réservé aux piétons de la cathédrale, les touristes courageux étaient en nombre non négligeable. L'entrée de la Médiathèque Jean Falala était sombre, mais les portes s'ouvraient pour laisser entrer ou sortir des gens suffisamment régulièrement pour qu'on ne doute pas plus d'un instant que la médiathèque était ouverte.

Cela doit faire deux ans maintenant que l'ex-Médiathèque Cathédrale ouvre de 15h à 18h le premier dimanche de chaque mois, mais c'est la première fois que j'avais l'occasion de venir vérifier sur place que mon intuition était bonne, c'est à dire que toutes les conditions étaient réunies pour que cette ouverture dominicale soit un succès :
  • La médiathèque est située face à la cathédrale, donc, l'un des lieux les plus régulièrement fréquentés de la ville.
  • Le dimanche choisi pour l'ouverture est le premier du mois, celui de gratuité pour l'entrée dans les musées municipaux. Or, l'entrée du Musée des Beaux-Arts, en attente de rénovation ou de transfert depuis une bonne vingtaine d'années, se situe pour l'instant toujours à moins d'une centaine de mètres de celle de la médiathèque.
  • L'après-midi du dimanche semble un moment propice pour fréquenter, en famille ou non, une médiathèque.
Sans surprise, donc, j'ai constaté que, sans qu'il y ait cohue pour autant, l'ensemble des espaces et des services de la médiathèque étaient utilisés. Du monde dans le hall pour le prêt et les inscriptions. Une dizaine de personnes, dont des touristes écoutant un commentaire au casque, pour la partie de l'exposition Très riches heures de Champagne visible sur ce site. La salle d'actualités était pleine, avec des personnes consultant des journaux, des revues et les postes informatiques occupés. Il y avait du monde dans les deux niveaux du département Jeunesse, Benjamins et Juniors. Dans les cinq départements Adultes, le schéma était le même : des places de travail et des postes informatiques occupés, et des allées et venues dans les espaces.
Un idéal de bibliothèque donc, du point de vue du public, et aussi du point de vue du bibliothécaire (surtout s'il ne travaille pas lui-même ce jour-là !). Mon seul regret est de ne pas avoir été informé que, ce jour-là exceptionnellement, la Bibliothèque Carnegie, où est visible l'autre partie de l'exposition, était ouverte.

En voyant ça, on peut que penser qu'une ouverture hebdomadaire sur ce schéma (le choix de l'horaire 15h-18h me parait très pertinent) fonctionnerait très bien.
Oui mais, le fonctionnement de l'ouverture dominicale actuelle, même s'il est régulier depuis un certain temps, se fait sur un régime d'exception par rapport au rythme de travail habituel des personnels : les agents, issus de tout le réseau de lecture publique de la ville, travaillent le dimanche sur la base du volontariat, en sus de leur horaire de travail habituel. Sauf erreur de ma part, la rémunération se fait, suivant l'indice des agents, en heures supplémentaires ou en récupération bonifiée (au double je crois). J'imagine qu'une ouverture dominicale hebdomadaire nécessiterait une autre organisation.
Comme pour toutes ces questions de politique d'ouverture, le passage de l'expérimental ou de l'exceptionnel à l'ordinaire ne peut pas se faire uniquement sur des redéploiements ou des réorganisations, et des crédits de vacation ou de monitorat ne peuvent suffire, contrairement à ce que semblent penser certaines tutelles. Modifier en profondeur et étendre les horaires des bibliothèques, transformer des expériences réussies comme celle de Reims, cela demande un minimum de moyens, mais c'est bien souvent justement ce qui manque...

mardi 30 septembre 2008

Que seront nos discothèques de prêt devenues ?


Avec mon ami Pol, je fréquente de longue date les sections musiques des bibliothèques, depuis l'emprunt de 33 tours à l'ancienne bibliothèque de Châlons-sur-Marne, avec vérification de l'état de la cellule du tourne-disques à l'inscription, jusqu'aux emprunts de CDs et de livres et à la participation aux animations de l'Espace Musique de la Médiathèque d'Epernay.
Evidemment, en tant qu'amateur de musique je ne peux que m'interroger sur l'avenir des sections musique de nos médiathèques au vu de l'évolution récente des modes de diffusion et de consommation de la musique enregistrée.
Les disquaires indépendants ont déjà presque tous disparu et il est évident que les médiathèques sont ou seront également affectées par la marginalisation progressive du CD qui, contrairement au passage du vinyl au disque compact ne sera pas relayé par un nouveau support vendu individuellement, mais par des offres de vente ou d'abonnement de titres sous forme de fichier informatique.
Les bibliothèques françaises sont particulièrement concernées par cette révolution car, contrairement à ce qui a pu se passer dans d'autres pays, elles se sont vraiment développées pour la plupart autour du concept de discothèques de prêt. Ce n'est qu'au fil du temps que leur offre s'est élargie, avec des livres et des revues spécialisées, des partitions, des documents audiovisuels, et que les discothécaires sont devenus des bibliothécaires musicaux qui, depuis plusieurs années déjà, consacrent une bonne partie des rencontres nationales de leur asssociation ACIM aux réflexions sur l'évolution de leur offre et de leur métier. Ces sujets ont également été abordés notamment dans le dossier Musiques d'un numéro du BBF de 2002 et, parmi beaucoup d'autres rencontres de ce type, le seront également la semaine prochaine lors de la journée d'étude sur le thème Demain, la musique en bibliothèque organisée le 9 octobre à la Bibliothèque Buffon de Paris.
Le défi auquel se trouvent confrontées les sections Musique des bibliothèques est très bien résumé dans le commentaire de Xavier Galaup au message du blog Bibliothèque 2.0 sur Deezer et les bibliothèques musicales :
"Les bibliothèques musicales ont un rôle à jouer de:
- mise en perspective des musiques et des artistes
- faire découvrir la musique sous toute ses formes
- offrir un accès stable et à des fichiers de bonne qualité
- être un lieu, parmi d’autres, de sociabilité autour de la musique"

Hors le contexte précis de ce message (remplacer "fichiers" par "collection" pour couvrir tous les supports), cela résume parfaitement le projet idéal des bibliothèques musicales confrontées à la quasi-disparition prochaine de l'activité de prêt de phonogrammes : être en ville, après la disparition des disquaires spécialisés qui, pour les meilleurs jouaient souvent ce rôle, le lieu où l'on peut s'informer, échanger, se cultiver sur tous les aspects de la culture musicale, dans un contexte pour de service public, hors de tout échange commercial.
Car il n'est pas sûr du tout que la fourniture de musique sous forme de fichiers pourra supplanter le prêt de disques. Là où la vente de disques se faisait à l'unité, le prêt se faisait également à l'unité, à un coût bien moindre que l'achat pour le lecteur, qui pouvait ainsi découvrir et éventuellement en faire une copie pour son usage privé. Mais le modèle économique de l'offre de musique à télécharger, même sans licence globale, risque fort de ne pas se stabiliser sur le modèle de la vente à l'unité, mais plutôt de l'accès contre un prix fixe (abonnement) à une offre très large se comptant en centaines de milliers d'oeuvres. Autrement dit, la collection pensée, raisonnée, organisée que pourraient proposer les bibliothèques musicales risque fort de se retrouver incluse dans l'offre plus large à laquelle les particuliers pourront s'inscrire.
Est-ce à dire que que les bibliothèques musicales sont condamnées au déclin ou à la disparition ? J'espère bien que non ! Elles risquent fort de connaître un changement d'échelle et une mutation profonde de leur activité si le prêt tend à diminuer très fortement dans les prochaines années. Mais, dans la mesure où l'écoute de musique est l'un des loisirs culturels les plus pratiqués par les français de tous âges et où la pratique musicale en amateur est l'une des activités artistiques les plus répandues (je ne suis pas allé relire les enquêtes sur les pratiques culturelles, mais je ne pense pas trop me tromper), il est évident qu'une activité spécialisée sur la musique a sa place en bibliothèque.
Pour y faire quoi si ce n'est pas prioritairement pour prêter des disques ? Tout ce que décrivait Xavier Galaup plus haut, c'est à dire proposer dans un contexte de service public, hors de toute transaction commerciale, des informations et des ressources sur la culture musicale au sens large.
Pour prendre un exemple, si on lit dans une chronique de disque que Coldplay est produit par Brian Eno et qu'on ne connait rien de Brian Eno, on peut d'ores et déjà si on est curieux et habile avec sa souris, en savoir beaucoup sur son parcours d'artiste, producteur et penseur du rock, et écouter des extraits musicaux correspondants, mais dans la plupart des villes de France, la section musique d'une bibliothèque est le seul lieu où on peut échanger sur un tel sujet et découvrir en détails, disques, revues ou livres à l'appui, ses activités au sein de Roxy Music, en solo avec la musique ambiante ou ses disques chantés des années 1970, ses productions pour U2, mais aussi Talking Heads, Devo et Ultravox!, sees collaborations avec David Byrne, Robert Fripp ou Jon Hassel, ses théories comme les stratégies obliques,...
Outre les explorations et expérimentations sur la fourniture de musique sur support numérique, les pistes à explorer sont nombreuses pour les bibliothèques musicales :
  • être conscient de la valeur des collections de CDs qui ont été constituées et ne pas les laisser être dilapidées lors de l'obsolescence progressive de ce support, comme cela s'est trop souvent passé pour les microsillons;
  • travailler à fournir une information et un commentaire sur la musique et son actualité en complément des collections proposées, comme le fait par exemple le site Mediamus des bibliothécaires musicaux de Dole;
  • développer une offre pour tous ceux qui ont une pratique instrumentale amateur, souvent très peu concernés par l'offre des écoles de musique et conservatoires : on trouve souvent dans les discothèques des partitions, mais quid des méthodes d'(auto-)apprentissage, imprimées ou audiovisuelles, des revues spécialisées (Batteur Magazine, Guitar Part, Bassiste Magazine, etc.), voire même des animations sur ce thème ?
En tout cas, j'espère profiter encore longtemps d'une offre variée et stimulante dans les bibliothèques musicales que je fréquente, et oui, même si je n'en ai pas parlé, je suis bien conscient que la question se pose à peu près dans les mêmes termes pour les sections audiovisuel qui, après avoir prêté des cassettes vidéo, se concentrent actuellement sur le prêt de DVD.

mercredi 27 août 2008

C'est pas facile de tricoter une politique de services au public !


Oui, décidément, il y a plein de contraintes contradictoires pour mettre en place une politique de services. Il y a les missions de l'établissement et les objectifs fixés par la tutelle, il y a l'existant des services, il y a les compétences disponibles au sein de l'équipe et celles qu'elle est susceptible d'acquérir, et surtout il y a le public, l'actuel et le potentiel, celui qui décidera ou pas d'utiliser ces services.
Une illustration de ces difficultés a été donnée dans une info de la Canadian Broadcasting Corporation signalée récemment par Unshelved : suite à une demande de la municipalité, le réseau de bibliothèques des Comtés unis de Stormont, Dundas et Glengarry au Canada va recentrer ses services sur la literacy (l'acquisition et la maîtrise des savoirs) et, en conséquence, des activités manuelles et artistiques proposées par les 18 bibliothèques du réseau vont céder la place à des clubs de lecteurs, des soirées Scrabble ou, sans que ça ait à voir avec la lireracy, des soirées jeux vidéo pour attirer les jeunes.
Une polémique est née autour de la décision de la bibliothèque de Long Sault de demander au club de tricot et de crochet Itch and Stitch de trouver un autre lieu pour se réunir.
Je ne sais pas si Pamela Haley, la responsable des services du réseau, compte s'engager dans la politique, mais elle y aurait peut-être de l'avenir. En réponse à cette polémique, elle a suggéré que les membres du club de tricot montent un club de lecteurs, ainsi ils pourront se réunir à la bibliothèque pour débattre de livres, et rien ne les empêchera de débattre en tricotant !
Cette histoire a fait le tour des sites et forums professionnels de bibliothécaires et l'article de la CBC a été commenté 57 fois à ce jour, beaucoup par des bibliothécaires. Je ne les ai pas tous lus, mais on y trouve à la date du 19 août, postée par Striker148, une réponse de Pamela Haley, qui donne des précisions. Elle explique notamment que l'idée n'est pas d'interdire les activités manuelles et artistiques, mais de favoriser l'hébergement d'activités qui font utiliser plus largement les services de la bibliothèque.
On dirait que, parfois, pour monter une politique de services, il faut être un peu fakir, pour marcher sur des aiguilles, et savoir qu'on peut se prendre des crochets !

vendredi 6 juin 2008

Vos papiers ! Et 2 € SVP !


Hier, de bon matin, j'écoutais le journal d'information radiophonique du service public local, assez distraitement je dois l'avouer. Mais mon attention s'est éveillée quand il a été question de la mise en ligne de documents d'archives d'état civil par les Archives départementales de Meurthe-et-Moselle.
Les archives et la généalogie, ce n'est pas tellement mon truc, mais je m'y intéresse quand même un peu, vieille habitude après avoir travaillé dix ans en D.R.A.C. et aussi intérêt pour la démarche de mise à disposition d'informations par un service public, similaire à celle pouvant concerner les bibliothèques.
De ce que j'ai entendu du reportage, l'opération n'a rien de révolutionnaire : il est question de registres paroissiaux et de l'état civil jusqu'en 1882 inclus qui ont été microfilmés dans les années 1970 ou 1980, ce qui représente 1,5 million d'images. Ce sont ces documents qui ont été numérisés, ce qui a permis d'en améliorer la lisibilité. Soit. La recherche se fait en mode image, comme si on consultait en ligne les documents originaux, sans moteur de recherche patronymique lié. Dommage, mais c'est sûr que l'investissement ne serait pas le même pour produire une telle application.
Mais là où les bras m'en sont tombés, c'est quand le journaliste a précisé à la fin du reportage que, en raison du coût de la mise en place de ce service, il serait facturé 2 euros par jour aux utilisateurs !

Comme l'annonce le site du Conseil général, les documents sont en ligne depuis aujourd'hui. Ce site renvoit vers celui des Archives départementales, qui propose la consultation des registres concernés.
Arrivé là, aucune mention d'un coût quelconque de consultation. J'ai cru avoir mal compris la radio, mais non, une fois sa sélection faite voilà ce qui s'affiche lorsque l'on veut visualiser un document :

Le tout sans explication, sans contrat, sans aucune référence à un texte réglementaire ou à la décision de la collectivité.
Indépendamment du défaut de communication sur le site concernant les conditions de consultation en ligne, ce qui me désole dans cette affaire c'est la vision boutiquière et restrictive d'une collectivité en charge d'un service public, qui n'envisage même pas d'améliorer la prestation de ce service sans en répercuter directement le coup sur les usagers.
Sans compter que l'investissement que ladite collectivité a fait pour mettre en ligne ce fonds d'archives sera bien évidemment compensé à terme par des frais de fonctionnement moindres, par exemple avec une salle de consultation sur place moins grande ou nécessitant moins de personnel pour la faire fonctionner si les généalogistes n'ont plus besoin de se déplacer pour faire leurs recherches.
Heureusement, les départements qui proposent un service similaire n'ont pas tous fait le même choix (en cherchant au hasard, je suis tombé au deuxième essai sur la Loire-Atlantique, qui propose de consulter ce type de registres librement en ligne).
Pour ce qui est des bibliothèques, la question de la tarification des services est souvent discutée, de même que la mise en ligne de documents anciens, notamment avec la polémique autour des divers projets de bibliothèques numériques, mais il me semble que, jusqu'à présent, je n'avais jamais entendu parler de facturer la mise à disposition de documents patrimoniaux publics libres de droit...
Cliquer pour agrandir

samedi 17 mai 2008

La gabegie des catalogues de bibliothèque

Bibliothèque de Laon. Crédit photo : L'Union.
Il est toujours intéressant d'avoir un point de vue extérieur sur notre profession, même si la posture de Candide adoptée par les élus de l'opposition de la ville de Laon et par le journaliste de L'Union dans l'article Ce «cher» logiciel de bibliothèque est bien évidemment exagérée.
Un "progiciel professionnel" à plus de 100 000 € hors taxes ? Sans même y inclure le remplacement du matériel informatique ? Est-ce vraiment nécessaire ? Même moins de dix ans après une première informatisation ?
Je ne connais rien de la situation locale à Laon, mais il est intéressant de constater que le projet de réinformatisation exposé très brièvement dans cet article est assez représentatif des problèmes qui se posent à de petites collectivités, comme celui déjà évoqué ici il y a quelques mois à Epernay : Le système existant (Book +) a cessé d'être développé trop peu de temps après son installation ? Tiens, j'ai vécu ça ! Le nouveau logiciel a déjà fait ses preuves dans bon nombre de communes en France ? Sûrement, est-ce pour autant qu'il rendra un maximum de services aux lecteurs (au-delà de l'accès au catalogue en ligne ou de la réservation de documents non disponibles depuis son domicile) ? Sera-t-il au moins compatible avec Windows Vista ?
Au-delà du cas de Laon, ce que ne mentionne pas cet article, pour la bonne raison que je pense qu'il faut travailler un peu de temps en bibliothèque pour vraiment s'en rendre compte, c'est que le coût d'un catalogue de bibliothèque ne se réduit pas, loin de là, au coût d'achat et de maintenance du progiciel et du matériel informatique. Ce qui coûte, et qui constitue une dépense quotidienne très rarement quantifiée, c'est le temps que passe (j'allais écrire "perd") chaque jour le personnel de la bibliothèque à constituer ce catalogue.
Bâtir un catalogue dans une bibliothèque, cela revient un peu à construire à l'échelle une tour Eiffel en allumettes, avec les ascenseurs qui fonctionnent s'il vous plait ! Un travail de précision et d'équilibriste, chaque document étant une allumette.
Avant d'intégrer les bibliothèques, venant du monde de la documentation, je pensais naïvement que la dérivation de notices depuis un réservoir tel qu'Electre, le SUDOC ou la BNF constituait la panacée pour réduire au maximum le temps consacré à la constitution du catalogue. Je me suis vite rendu compte que je me trompais lourdement. La plupart du temps, et c'est grosso modo le cas actuellement à Nancy où je travaille, les bibliothèques récupèrent l'ISBD de la notice des documents qu'elles cataloguent, mais reconstruisent en local toutes les relations entre les documents, les fichiers d'autorité auteurs, sujets et collections notamment. En important les notices, les bibliothèques se font livrer une boîte d'allumettes, mais on se doute bien que pour arriver à fabriquer la tour Eiffel cela nécessite un investissement des plus conséquents, en main d'oeuvre principalement.
S'il n'y avait pas de solutions moins coûteuses envisageables, cet état de fait ne serait que déplorable. Mais comme il en existe, il en devient insupportable.
La solution passe bien évidemment par le catalogue collectif. Mais le véritable catalogue collectif, pas celui, le SUDOC dans notre cas, dont on se sert comme un simple réservoir de notices pour les faire retomber dans son catalogue local et construire son catalogue chacun dans son coin en retravaillant toutes les autorités.
Quand notre OPAC est en panne, ce qui est arrivé souvent à l'automne 2006 et au début de 2007, je me connecte au SUDOC en recherche avancée, et je filtre ma recherche sur notre centre de ressources. J'obtiens sans souci les réponses recherchés, cote comprise, pour ceux de nos documents qui figurent dans le SUDOC, et cela m'a bien souvent aidé pour répondre à une demande alors que notre catalogue était planté.
Certes, l'interface actuelle du SUDOC n'est pas des plus ergonomiques, et il n'y a pas de possibilité de limiter de façon transparente pour l'utilisateur la recherche à une bibliothèque donnée, mais le SUDOC est client pour son informatique de l'OCLC, et comme Nicolas Morin l'avait expliqué il y a un an, Worldcat propose désormais un service dénommé Worldcat Local, qui permet justement d'implémenter une interface spécifique à un établissement. Et bientôt, comme l'indique mon collègue Jean-Charles Houpier, les notices du SUDOC devraient être versées dans le Worldcat global, qui est d'ores et déjà très convivial, s'affiche en français quand vous vous connectez de France et propose avec chaque résultat de recherche la liste des bibliothèques les plus proches où trouver les documents.
Aucun besoin donc que chaque bibliothèque construise chacune dans son coin son ensemble documentaire instable. Nos SIGB ont d'autres fonctions très utiles, le module de circulation et le module d'acquisitions par exemple, mais, outre qu'un produit comme Worldcat Local est interopérable avec la majeure partie des SIGB, ces modules sont ceux qui sont informatiquement les plus simples à mettre en oeuvre et à faire fonctionner. Après tout, un module de circulation est une application informatique qui gère un stock de documents (identifiés chacun par un code-barre) et permet de savoir où se trouve le document, sur une étagère de la bibliothèque (= un code-barre) ou chez un lecteur (= un code-barre), et les logiciels de gestion de stock, ce n'est pas ce qui manque.
Pour en revenir aux collectivités qui ont à faire face au coût exagéré de l'informatisation d'une bibliothèque, on ne va pas souhaiter de mal à nos collègues, mais si dans chaque région on commençait à voir des projets refusés pour des raisons budgétaires ou plus généralement politiques, peut-être que cela permettrait d'accélérer enfin le mouvement pour la création d'un véritable catalogue collectif national. On pourrait joyeusement écraser au pied nos tours en allumettes bancales et en construire une plus grande et plus fonctionnelle tous ensemble !