
Avec mon ami
Pol, je fréquente de longue date les sections musiques des bibliothèques, depuis l'emprunt de 33 tours à
l'ancienne bibliothèque de Châlons-sur-Marne, avec vérification de l'état de la cellule du tourne-disques à l'inscription, jusqu'aux emprunts de CDs et de livres et à la participation aux animations de
l'Espace Musique de la Médiathèque d'Epernay.
Evidemment, en tant qu'amateur de musique je ne peux que m'interroger sur l'avenir des sections musique de nos médiathèques au vu de l'évolution récente des modes de diffusion et de consommation de la musique enregistrée.
Les disquaires indépendants ont déjà presque tous disparu et il est évident que les médiathèques sont ou seront également affectées par la marginalisation progressive du CD qui, contrairement au passage du vinyl au disque compact ne sera pas relayé par un nouveau support vendu individuellement, mais par des offres de vente ou d'abonnement de titres sous forme de fichier informatique.
Les bibliothèques françaises sont particulièrement concernées par cette révolution car, contrairement à ce qui a pu se passer dans d'autres pays, elles se sont vraiment développées pour la plupart autour du concept de discothèques de prêt. Ce n'est qu'au fil du temps que leur offre s'est élargie, avec des livres et des revues spécialisées, des partitions, des documents audiovisuels, et que
les discothécaires sont devenus des
bibliothécaires musicaux qui, depuis plusieurs années déjà, consacrent une bonne partie des rencontres nationales de leur asssociation ACIM aux réflexions sur l'évolution de leur offre et de leur métier. Ces sujets ont également été abordés notamment dans
le dossier Musiques d'un numéro du BBF de 2002 et, parmi beaucoup d'autres rencontres de ce type, le seront également la semaine prochaine lors de
la journée d'étude sur le thème Demain, la musique en bibliothèque organisée le 9 octobre à la Bibliothèque Buffon de Paris.
Le défi auquel se trouvent confrontées les sections Musique des bibliothèques est très bien résumé dans
le commentaire de Xavier Galaup au message du blog Bibliothèque 2.0 sur Deezer et les bibliothèques musicales :
"Les bibliothèques musicales ont un rôle à jouer de:
- mise en perspective des musiques et des artistes
- faire découvrir la musique sous toute ses formes
- offrir un accès stable et à des fichiers de bonne qualité
- être un lieu, parmi d’autres, de sociabilité autour de la musique"
Hors le contexte précis de ce message (remplacer "fichiers" par "collection" pour couvrir tous les supports), cela résume parfaitement le projet idéal des bibliothèques musicales confrontées à la quasi-disparition prochaine de l'activité de prêt de phonogrammes : être en ville, après la disparition des disquaires spécialisés qui, pour les meilleurs jouaient souvent ce rôle, le lieu où l'on peut s'informer, échanger, se cultiver sur tous les aspects de la culture musicale, dans un contexte pour de service public, hors de tout échange commercial.
Car il n'est pas sûr du tout que la fourniture de musique sous forme de fichiers pourra supplanter le prêt de disques. Là où la vente de disques se faisait à l'unité, le prêt se faisait également à l'unité, à un coût bien moindre que l'achat pour le lecteur, qui pouvait ainsi découvrir et éventuellement en faire une copie pour son usage privé. Mais le modèle économique de l'offre de musique à télécharger, même sans licence globale, risque fort de ne pas se stabiliser sur le modèle de la vente à l'unité, mais plutôt de l'accès contre un prix fixe (abonnement) à une offre très large se comptant en centaines de milliers d'oeuvres. Autrement dit, la collection pensée, raisonnée, organisée que pourraient proposer les bibliothèques musicales risque fort de se retrouver incluse dans l'offre plus large à laquelle les particuliers pourront s'inscrire.
Est-ce à dire que que les bibliothèques musicales sont condamnées au déclin ou à la disparition ? J'espère bien que non ! Elles risquent fort de connaître un changement d'échelle et une mutation profonde de leur activité si le prêt tend à diminuer très fortement dans les prochaines années. Mais, dans la mesure où l'écoute de musique est l'un des loisirs culturels les plus pratiqués par les français de tous âges et où la pratique musicale en amateur est l'une des activités artistiques les plus répandues (je ne suis pas allé relire les enquêtes sur les pratiques culturelles, mais je ne pense pas trop me tromper), il est évident qu'une activité spécialisée sur la musique a sa place en bibliothèque.
Pour y faire quoi si ce n'est pas prioritairement pour prêter des disques ? Tout ce que décrivait Xavier Galaup plus haut, c'est à dire proposer dans un contexte de service public, hors de toute transaction commerciale, des informations et des ressources sur la culture musicale au sens large.
Pour prendre un exemple, si on lit dans une chronique de disque que Coldplay est produit par Brian Eno et qu'on ne connait rien de Brian Eno, on peut d'ores et déjà si on est curieux et habile avec sa souris, en savoir beaucoup sur son parcours d'artiste, producteur et penseur du rock, et écouter des extraits musicaux correspondants, mais dans la plupart des villes de France, la section musique d'une bibliothèque est le seul lieu où on peut échanger sur un tel sujet et découvrir en détails, disques, revues ou livres à l'appui, ses activités au sein de Roxy Music, en solo avec la musique ambiante ou ses disques chantés des années 1970, ses productions pour U2, mais aussi Talking Heads, Devo et Ultravox!, sees collaborations avec David Byrne, Robert Fripp ou Jon Hassel, ses théories comme les stratégies obliques,...
Outre les explorations et expérimentations sur la fourniture de musique sur support numérique, les pistes à explorer sont nombreuses pour les bibliothèques musicales :
- être conscient de la valeur des collections de CDs qui ont été constituées et ne pas les laisser être dilapidées lors de l'obsolescence progressive de ce support, comme cela s'est trop souvent passé pour les microsillons;
- travailler à fournir une information et un commentaire sur la musique et son actualité en complément des collections proposées, comme le fait par exemple le site Mediamus des bibliothécaires musicaux de Dole;
- développer une offre pour tous ceux qui ont une pratique instrumentale amateur, souvent très peu concernés par l'offre des écoles de musique et conservatoires : on trouve souvent dans les discothèques des partitions, mais quid des méthodes d'(auto-)apprentissage, imprimées ou audiovisuelles, des revues spécialisées (Batteur Magazine, Guitar Part, Bassiste Magazine, etc.), voire même des animations sur ce thème ?
En tout cas, j'espère profiter encore longtemps d'une offre variée et stimulante dans les bibliothèques musicales que je fréquente, et oui, même si je n'en ai pas parlé, je suis bien conscient que la question se pose à peu près dans les mêmes termes pour les sections audiovisuel qui, après avoir prêté des cassettes vidéo, se concentrent actuellement sur le prêt de DVD.