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samedi 18 décembre 2010

Message subliminal ?


Le dessin ci-dessus, non crédité, a été choisi pour illustrer pour la carte de voeux 2011 de l'Université de Reims Champagne-Ardenne. Comme me le faisait remarquer une collègue ce matin, un arbre duquel tombe des livres, ce n'est pas un message très réjouissant pour des bibliothécaires.
Plus largement, et sans être du tout qualifié pour analyser un dessin, cet "Arbre de la Connaissance" est quand même lourd d'interrogations.
Alors que le dessin comporte des couleurs, il est en noir et blanc et on pourrait presque le prendre pour un arbre mort. Sauf qu'il est couvert de feuilles, simples, en cahiers ou reliées en livres. Ces feuilles sont soit en noir et blanc (mortes elles aussi ?) soit en couleurs (en pleine forme, donc ?).
Dommage, ce sont justement les feuilles en couleurs qui tombent de l'arbre. D'ailleurs, l'arbre semble surchargé à tel point qu'on se demande s'il ne va pas falloir tailler dans ses branches, saines ou non.
Alors que notre université s'apprête justement à passer à l'autonomie avec compétences élargies au 1er janvier 2011, et tandis que, pour ce qui concerne le SCD, l'exercice budgétaire ne s'annonce pas plus réjouissant que celui de 2010, je ne sais quels fruits cet arbre portera au printemps prochain, mais il y a peu de chances qu'ils soient pleins d'espoir !

samedi 13 février 2010

Qui a BU, BUra ?


Sans rentrer dans le détail complet des statistiques de notre activité, je me suis penché sur celles de l'an passé, ou du dernier automne plutôt, sachant que les enseignements sur notre campus ont été suspendus pendant de nombreuses semaines au printemps dernier, ce qui a eu un impact certain sur l'activité de la bibliothèque et vide de sens toute comparaison avec l'année précédente.
Par contre, en 2009 aussi bien qu'en 2008 (en 2007 le campus avait été bloqué à l'automne, par contre), nous avons fonctionné "normalement" de septembre à décembre, période qui correspond généralement à celle de notre plus forte activité.
Ce qui saute aux yeux quand on regarde les chiffres dont nous disposons, c'est que les principaux indicateurs sont en baisse, y compris le nombre d'étudiants inscrits aux UFR du campus, mais de manière assez faible (7 116 étudiants, en baisse de 1,47%).
A la limite, on ne sera pas surpris de constater que le nombre de prêts soit en baisse assez conséquente (59 659, soit 6,57% de moins qu'en 2008), pourtant il s'agit d'une tendance récente pour cette BU : en 2008, le nombre de prêts à l'automne était en augmentation de 4% par rapport à 2006, année de l'ouverture de la bibliothèque Robert de Sorbon. Il est à noter cependant que, parallèlement, l'utilisation de la documentation électronique n'augmente pas très significativement, bien que celle-ci soit de plus en plus facilement accessible depuis l'extérieur de l'université, via le bureau virtuel.
Ce que je trouve encore plus inquiétant, c'est que le nombre d'entrées soit encore en plus forte chute que le nombre de prêts : de 7,88% par rapport à 2008 à 194 086 passages enregistrés au portillon.
Certes, il manque à notre BU de véritables espaces de convivialité, mais avec un bâtiment récent et fonctionnel dans un campus en phase avancé de délabrement, un bon équipement informatique, des collections adaptées, des formations à la recherche documentaire systématiques et une volonté continue de développer une politique de services aux usagers, on pourrait penser qu'on est dans des conditions correctes pour déveloper l'activité de la BU. Ce n'est visiblement pas le cas.
Il est clair que, si cette tendance se confirme, il faudra très vite engager des chantiers pour faire évoluer et repenser le rôle et les missions de la BU (la question ne se pose pas qu'à Reims, tout récemment, Alain se la posait aussi dans Ma(g) BU), à moins qu'on se contente à terme tout simplement d'envisager leur disparition.
Sans céder à un effet de mode, le rapprochement que le concept de learning center induit entre enseignants, spécialistes des TICE, informaticiens et bibliothécaires me semble une idée très intéressante. Si les BU ont une spécificité, c'est bien qu'elles sont des établissements universitaires (pour enfoncer une porte ouverte), et pour se forger un avenir elles devront trouver un moyen de continuer à faire ce qu'elles ont toujours fait : fournir un service d'information aux étudiants (et aux enseignants) qui complète l'information dispensée en cours et permette la réussite des études.
Hors, les besoins constatés concrètement aux postes d'information ici sont clairs : les étudiants ont besoin de places de travail individuelles, de salles de travail en groupe, d'un accès aux services informatiques, de documents de base pour les études (manuels, codes),  d'une assistance pour l'utilisation de l'informatique et les services en ligne, notamment ceux proposés par l'université et les enseignants. Une BU est tout à fait en mesure de fournir ces services, mais on peut fort bien imaginer que d'autres structures, plus souples et plus proches des activités pédagogiques, le fasse aussi bien ou mieux.

On n'en est pas là, mais qui sait, peut-être qu'à ma grande surprise je finirai par essayer de me reconvertir dans l'enseignement. Après tout, l'université de Rouen propose depuis peu une unité transversale sur l'histoire du rock dans les années 70 intitulée, "Rock, culture et politique, les seventies" et, il y a quelques semaines, j'ai été tout surpris de constater que la biographie du groupe new wave Magazine que je venais d'acheter avait été éditée par les éditions de l'université de Northumbria. A Reims, on n'en est pas encore là, que ce soit au département d'Histoire ou aux Presses universitaires, mais je vais quand même continuer à potasser mon histoire du rock...

mardi 26 janvier 2010

Emprunter un bibliothécaire, c'est possible !


Lancer des idées, faire des propositions, c'est bien. Tenter de les mettre en oeuvre, c'est mieux !
Il y a presque un an, j'ai lancé l'idée d'acclimater par chez nous le prêt de bibliothécaires. Aujourd'hui, et pour une expérimentation d'un semestre, nous proposons sur notre campus d'emprunter un bibliothécaire.

Les conditions de l'expérience sont les suivantes :

  • Le service est réservé au personnel universitaire du campus
  • Les possibilités d’emprunt sont de 1 bibliothécaire par trimestre pour une durée de 2h renouvelable 1h immédiatement après.
  • L'emprunt peut se faire sur place à la bibliothèque ou dans un bureau ou un laboratoire du campus Croix-Rouge.
  • Les bibliothécaires concernés sont les quatre conservateurs de la section, tous volontaires.
  • Les personnes intéressées rempliront un formulaire avant l'emprunt, pour évaluer la demande et déterminer quel bibliothécaire y répondra, et après, pour contribuer à l'évaluation de l'expérimentation.

La limitation au personnel universitaire - les enseignants sont le principal public visé - existe pour s'assurer d'être en mesure de répondre rapidement aux éventuelles demandes. La période, janvier à juin, a été choisie car c'est celle où nous sommes le moins pris par les sessions de formation à la recherche documentaire.

Pour ce qui me concerne, l'enjeu principal de l'expérimentation est de voir si une demande pour ce type de service existe ou non parmi le public visé.
Si c'est non, on retentera peut-être le coup en 2011 en visant cette fois-ci les doctorants et autres étudiants avancés.
Si c'est oui, espérons que le bilan de l'expérience permettra alors de vaincre les réticences d'un bon nombre de nos collègues.
En effet, si la proposition a fait l'unanimité sans soulever de problème particulier au sein de l'équipe de direction du SCD, elle a suscité une forte opposition au sein de la section. Pas tant sur la prestation de service proposée que sur l'analogie faite avec le prêt de documents pour la définir et la dénommer. Bien qu'ils ne soient pas amenés à participer directement au service, plusieurs collègues ont exprimé leur crainte d'être assimilés par extension à des objets et de voir ainsi se renforcer le manque de considération qu'ont certains enseignants pour les bibliothécaires. Ils craignent également que cette dénomination, par son manque de sérieux, dégrade l'image de marque de la bibliothèque. Pour ma part, en optimiste qui tente de rester lucide, je suis persuadé que mettre en avant nos compétences et nous rendre utile en rendant un réel service ne peut qu'améliorer nos relations avec les usagers...

mardi 5 janvier 2010

Une bonne année 2010 ?


Je vous la souhaite bien évidemment bonne à tous, cette année 2010, mais si, égoïstement, je la regarde arriver du point de vue du budget de notre SCD, je sais d'ores et déjà qu'elle ne sera pas bonne, voire même catastrophique.
Certes, la situation financière de notre université n'est pas brillante, globalement. Dans sa lettre de cadrage budgétaire, notre président rappelle que les deux précédents budgets ont été équilibrés via le recours à un prélèvement sur fonds de réserve (1,5 M € en 2008 et 0,75 M€ en 2009), un procédé auquel l'université ne souhaite plus recourir, d'autant moins que, dans le cadre du passage aux compétences élargies, il est réservé à l'investissement .
Ce même document précise que "La dotation de fonctionnement du service de documentation sera reconduite." Reconduite, sans tenir compte de l'inflation, ce n'est pas si mal, certes, mais évidemment ce n'est pas aussi simple. Car la structure du budget du SCD a largement évolué, ainsi que le périmètre de son activité.
Ainsi, depuis 2009, les 90 000 € de compensation pour la dispense de paiement des droits de bibliothèque des étudiants boursiers ne sont plus reversés au SCD, ou ont été intégrés à sa DGF sans qu'elle soit augmentée, ce qui revient au même.
De même, la lettre de cadrage budgétaire précise que "Le transfert des bibliothèques décentralisées vers les bibliothèques universitaires sera poursuivi afin de réduire une partie du surcoût que la structuration actuelle engendre." Réduction des surcoûts au sens large pour l'université, certes, mais pour le SCD, cela signifie bien, indépendamment des économies d'échelle, la prise en charge de coûts suplémentaires à budget constant. Cela est particulièrement vrai pour le réseau des bibliothèques de l'IUFM, intégré budgétairement au SCD en 2009, pour lequel le budget transféré n'a évidemment pas pris en compte la nécessaire mise à niveau de l'offre documentaire et de services amorcée dès l'an dernier.
Donc, pour résumer, on n'a pas plus d'argent pour faire plus de choses. Et si on s'intéresse à notre budget documentaire, qu'est-ce que ça donne ?
Et bien, sur un total de 1,3 M€ (J'arrondis tous ces chiffres), on a deux grosses masses financières qui augmentent mécaniquement car il s'agit d'abonnements :
  • Les périodiques imprimés (0,57 M€) qui repartent à la hausse (+ 3%) après une légère baisse en 2009 due à une vigoureuse campagne de désabonnements.
  • La documentation électronique (bases de données et périodiques : 0,54 M€) dont le coût fait un bond vertigineux de +34 %, malgré des décisions de désabonnements prises en 2009 et pour 2010.
    A ce sujet, l'attitude du secteur Recherche de l'université, représenté par son conseil scientifique, est édifiante. Alors qu'il contribuait jusqu'en 2007 pour un montant de 30 000 € au coût de la documentation électronique, il n'a pas versé cette somme en 2008 et a prétendu en 2009 qu'elle avait été intégrée à la subvention versée au SCD au titre du Plan Licence (prévu pour acquérir de la documentation de premier cycle !?!). Ce qui ne dispense évidemment pas bien sûr les enseignants-chercheurs qui en subissent les conséquences de se plaindre amèrement du moindre désabonnement à une ressource électronique.
Si vous avez bien suivi, vous aurez compris qu'il reste moins de 0,2 M€ (190 000 € en fait) pour ce qui, en ces temps de disette, constitue une malheureuse variable d'ajustement, les crédits pour l'achat de monographies.
Concrètement, pour notre section Droit-Lettres-Sciences Eco, les crédits inscrits au budget primitif pour l'achat de monographies se voient réduits de presque 50%, passant de 200 000 à 100 000 €. Les financements divers sollicités et obtenus en 2009 avaient porté ce budget à 250 000 €. Même si nos efforts pour sont redoublés en ce sens en 2010, il parait impossible de pallier cette baisse conséquente.
Pour ma part, je n'ai pas un lien affectif particulier avec les crédits de l'établissement qui m'emploie ni avec les collections qu'ils permettent d'acquérir. Ce qui me pose problème, ce sont les conséquences que les choix budgétaires qui ont été faits vont avoir sur la qualité du service fourni aux étudiants et leur contexte de travail.

Qu'on se comprenne bien. Si l'université a une double mission, de recherche et de formation, je considère que celle de formation initiale ou continue est primordiale. Or, voilà une université pluridisciplinaire, dont l'activité principale est la formation initiale en premier cycle universitaire, qui connait un fort taux d'échec ou d'abandon de ses étudiants, et qui fait des choix budgétaires tels qu'ils nient la volonté affichée encore récemment de faire des bibliothèques universitaires les partenaires de la réussite étudiante. Pour notre campus, l'évolution du budget des monographies correspond à une baisse de 12 € par étudiant !

Etant donné que l'exécutif de l'université ne semble ni entendre ni comprendre les arguments de ses bibliothécaires, il ne nous reste à espérer qu'une chose : que les étudiants se rendent compte assez tôt en cette année 2010 que le budget tel qu'il a été voté implique une réduction de moitié du nombre de nouveaux manuels et autres documents de référence, comme les codes juridiques, et qu'ils interviennent à temps pour redresser la barre lors d'une prochaine décision budgétaire modificative. A nous de les alerter...

mercredi 9 décembre 2009

Sciences Po à Reims : une catastrophe plutôt qu'une chance pour l'université

Entrée du Collège des Jésuites à Reims par Doucet (avant 1932). Crédit photo :  Ministère de la Culture (France), Médiathèque de l'architecture et du patrimoine (archives photographiques)
Ça y est, c'est fait, c'est signé : Accueilli à chéquier ouvert par trois collectivités territoriales (la Ville de Reims, le Département de la Marne et la Région Champagne-Ardenne), Sciences Po va ouvrir un campus universitaire de premier cycle à Reims à la rentrée 2010.
Les trois collectivités vont investir à part égale plus de 76 millions d'euros pour que Sciences Po s'installe dans l'ancien Collège des Jésuites. Elles verseront également pendant 20 ans une subvention de fonctionnement de 3 000 € par étudiant et par an, ce qui pourrait donner un total annuel de 5,4 million d'euros (plus l'inflation !) à partir de 2015 si les prévisions d'effectif de 600 étudiants par promotion sont atteintes.
A ces sommes, il faut ajouter pour la Ville de Reims et les partenaires concernés (le ministère de la culture et la Région) le coût de l'installation du Fonds Régional d'Art Contemporain dans de nouveaux locaux (quelques millions d'euros de plus, j'imagine) ainsi que le transfert des services municipaux précédemment hébergés dans ces locaux prestigieux de la place Museux, dont le Planétarium.
Alors oui, comme le souligne la presse, ça fait cher. Pourtant, les trois collectivités ont voté dans un bel élan pour accepter de signer la convention correspondante avec Science Po, à l'unanimité ou presque, gauche et droite réunies, qu'elles soient dans l'opposition ou la majorité.
Parmi les rares à avoir fermement exprimé leur opposition à ce projet, il y a Richard Vistelle, président de l'Université de Reims qui, en tant que membre du Conseil économique et social régional, a exprimé son inquiétude quant aux possibilités futures de financement de l'université. Mais les dés étaient déjà jetés et le vote du conseil régional quasiment acquis d'avance et Sciences Po avait d'ailleurs lancé le recrutement du directeur du site avant même ce dernier vote, comme l'a souligné Pierre Dubois sur son blog Histoire d'Universités, blog sur lequel il a pris fermement position à de nombreuses reprises contre ce projet.
Pourquoi Sciences Po à Reims ? Du point de vue de Siences Po, c'est assez simple : il s'agit de renforcer son recrutement et de désengorger à bon compte ses locaux parisiens en faisant effectuer les trois années de licence sur des campus délocalisés (Nancy, Poitiers, Le Havre, Menton, Dijon et Reims, donc).
Du point de vue des collectivités locales, c'est simple également. On pourrait naïvement penser que le but est de proposer localement une offre d'enseignement supérieur de qualité, mais on se tromperait lourdement. Non, il s'agit d'améliorer la notoriété et l'attractivité de Reims et sa région. Seul un tel objectif peut d'ailleurs expliquer que des collectivités qui n'ont aucune compétence particulière dans le domaine de l'enseignement supérieur s'investissent aussi fortement sans se faire taper sur les doigts par le contrôle de légalité.
Car oui, les choix d'implantation des campus de Sciences Po, s'ils sont avant tout économiques, sont également pratiques (Reims, qui connaissait les turbo-profs avant même l'arrivée du TGV, est proche de Paris) et "touristiques" : il suffit pour en avoir la confirmation de lire la présentation des campus décentralisés sur le site de Sciences Po. Et puis, ce n'est pas un hasard si ce projet a été porté par Reims Champagne Développement, l'agence créée par la ville et la CCI pour favoriser l'implantation d'entreprises.
Mais intéressons-nous directement aux argumentaires fournis aux élus des trois collectivités. Dans la note de synthèse explicative fournie aux conseillers municipaux, on trouve : "La stratégie d’accueil de grandes écoles participe de l’attractivité et de la notoriété d’une grande ville comme celle de Reims.", "le prestigieux Institut d’Etudes Politiques de Paris", "Les élèves accueillis seront de jeunes Français, Européens et Internationaux." "Outre l’aura que donnera l’installation à Reims de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris qui aura, sans nul doute, une répercussion sur l’Université, outre les retombées économiques de plus de 1 500 personnes (élèves et enseignants) sur ce bassin de vie, il est prévu qu’une convention particulière soit conclue avec le rectorat, au niveau régional pour promouvoir la diversité dans le recrutement de l’école."...
Au conseil général, le rapporteur Jean-Pierre Bouquet assène : "L'enjeu (...) est évident". L'enjeu au plan de la notoriété est également évident à moyen terme. L'enjeu que constitue pour nous un renforcement de notre université représente un véritable défi autant qu'une nécessité pour l'attractivité de notre Région. La somme de ces enjeux correspond aux axes stratégiques de Marne 2020 et un tel projet ne peut prendre son essor que dans le temps."
Au-delà de ces platitudes et de ces voeux pieux, le recueil des délibérations du conseil régional a l'avantage de nous fournir le texte complet de la convention qui a désormais été ratifiée par toutes les parties concernées.
Si on sait à quoi s'engagent les collectivités (grosso modo à mettre à disposition gratuitement un campus tout neuf dans un lieu prestigieux et à participer au fonctionnement), l'analyse des "engagements" de l'Institut d'Etudes Politiques nécessiterait une sémantique fine pour éviter de mourir de rire jaune :
Sciences Po s'engage à ouvrir un campus à Reims composé d'un collège universitaire (c'est le but de toute l'opération) qui sera complété d'autres formations "à déterminer". "Sciences Po s'engage à recourir à recourir aux enseignants et intervenants nécessaires ainsi qu'à mettre en place les moyens et équipements utiles au programme." "Sciences Po met progressivement en place une équipe d'encadrement permanente". "Sciences Po participe, le cas échéant, selon des modalités à définir, notamment par le biais de ces étudiants aux projets de la Ville, de la Région et du Département", etc.

Dans un premier temps, je n'ai pas été particulièrement choqué d'apprendre que les collectivités allaient investir autant pour "offrir" ce campus à Sciences Po.
Je l'ai été un peu plus quand j'ai appris l'existence de cette subvention de fonctionnement de 3 000 € par étudiant et par an, avec un engagement sur 20 ans. Imaginez les sommes que ça représenterait si ces mêmes collectivités faisaient un effort équivalent pour les 20 000 étudiants de l'université de Reims !
Je l'ai été encore plus quand j'ai découvert, en consultant le site des admissions de Sciences Po que, contrairement à ce qui se passe pour les autres campus décentralisés, le programme du campus Transatlantique de Reims sera enseigné exclusivement en anglais. Ce point essentiel ne figure absolument pas dans la convention signée avec les collectivités et n'a jamais été évoqué lors des discussions. Pourtant, ça change tout.
D'abord, ça interroge sur la validité même du projet : à quoi sert de faire traverser l'Atlantique à des étudiants pour les faire baigner dans la culture française et européenne si on ne leur parle pas un mot de français pendant les cours. D'un point de vue écologique, il aurait été plus sage d'implanter ce campus au Canada, par exemple.
Ensuite, mais c'est un détail, pour autant que je l'ai compris, l'Institut d'Etudes Politiques de Paris est un établissement public français d'enseignement supérieur. Dans un pays aussi protectionniste vis-à-vis de sa langue, ça me surprend qu'on puisse envisager un enseignement largement subventionné entièrement en anglais (une certaine proportion pour un enseignement international ne m'aurait absolument pas fait tiquer, bien sûr).
Surtout, ce critère (il est obligatoire pour être admis de fournir des résultats de tests de TOEFL (IBT) à 100 ou TOEIC à 900, par exemple, être anglophone ne suffit pas) invalide quasiment de fait l'un des engagements de Sciences Po (article 9) qui a contribué à emporter le soutien unanime des élus : celui de l'accès des lycéens de Champagne-Ardenne à Sciences Po. Je ne tiens peut-être pas l'Education Nationale française en suffisamment haute estime, mais je me demande quelle proportion infime d'élèves de terminale de la région sera susceptible simplement d'avoir un niveau d'anglais suffisamment bon pour intégrer le campus de Reims.
On l'a vu, les arguments majeurs pour justifier le pont d'or fait à la prestigieuse école parisienne sont la notoriété accrue de la région et les retombées économiques locales dues à l'implantation du campus (1800 étudiants à terme, plus les enseignants). Sur le premier point, on sait bien que c'est Sciences Po qui a et aura la réputation et la notoriété, pas le campus de Reims, qui ne sera que l'un parmi six des campus de province.
Pour les retombées économiques, hormis la SNCF qui peut d'ores et déjà se frotter les mains et prévoir de rajouter des TGV pour Paris, je prends le risque d'affirmer qu'elles seront bien inférieures aux espoirs. Et l'arithmétique est avec moi. Les calculs pour la subvention de fonctionnement portent sur 1 800 étudiants présents pendant trois années scolaires à Reims. Sauf que, comme le mentionne en toutes lettres la convention : la formation initiale "est organisée en deux semestres d'études par année universitaire de 12 semaines chacun. Chaque semaine comporte un maximum de 22 heures d'enseignement hebdomadaire". Ce qui nous fait donc 24 semaines de cours à Reims par an (moins de 6 mois, donc,...) pour un maximum de 528 h de cours à l'année, ce qui fixe le subventionnement local des enseignements au taux de 5,68 € de l'heure (et encore, je ne me suis pas amusé à intégrer l'amortissement des 76 M€ d'investissement sur 20 ans sinon je pleurais).
Mais ce n'est pas tout, et c'est même pire ! La convention précise pour la L3 que "cette dernière s'effectue obligatoirement à l'étranger, en séjour d'études ou en stage." Autrement dit, les étudiants, dont la 3e année de scolarité sera aussi subventionnée en fonctionnement, ne seront pas sur place sur le campus de Reims. Ils n'y seront donc que 48 semaines pour un maximum de 1 056 h, ce qui fait grimper le taux de subvention local à 8,52 € de l'heure !!

On l'a compris, je pense que les élus locaux s'illusionnent gravement et se fourvoient en pensant que la région bénéficiera à terme de cette implantation. Notre région Champagne-Ardenne, pas particulièrement pauvre mais l'une des rares à perdre des habitants, a tendance à ne pas s'aimer et à manquer de confiance en elle. Alors que Sciences Po va s'installer, l'Université de Reims Champagne-Ardenne est dans une situation financière délicate. Elle a équilibré son budget ces deux dernières années en puisant dans ses réserves. L'opération de reconstruction de ses campus vieillissants, notamment le projet de réunir les deux campus principaux, n'est pas financée.
Le taux d'échec en premier cycle est de l'ordre de 70 %, plan Licence ou pas. C'est pourquoi, il me semble que le projet avancé par Pierre Dubois de création d'un lycée d'enseignement supérieur dans l'ancien collège des Jésuites à la place du campus de Sciences Po aurait bien plus profiter à la région (et ce d'autant plus que, malheureusement, la réussite en premier cycle n'est pas la priorité et ne risque pas de l'être tant que les universités seront systématiquement dirigées par des enseignants-chercheurs).
Dans Reims Métropole Magazine, Guillaume Gellé, vice-président du conseil des études et de la vie universitaire avance que « Un nom aussi prestigieux ne peut que dynamiser l’université de Reims ». Je pense qu'il se trompe d'une lettre et voulait dire "dynamiter"...

Pour finir, continuons à savourer amèrement l'arrivée de Sciences Po à Reims en rappelant ces quelques points :
  • Historiquement (dès 1548), comme l'explique encore Pierre Dubois, le collège des Jésuites a posé des problèmes à l'université de Reims.
  • En mai 1968, ce bâtiment où va s'intaller Sciences Po, accueillait la Fac de Droit. l'une des raisons du déménagement dans un campus à l'extérieur de la ville était la vétusté des locaux. Avec beaucoup d'argent, tout se rénove, même 40 ans après.
  • Les 76 M€ d'investissement se répartissent en 72,5 M€ pour l'immobilier, mais aussi 2,88 M€ pour le premier équipement informatique et audiovisuel et 700 000 € pour la création d'un fonds documentaire.
  • La bibliothèque de l'Ancien Collège des Jésuites de Reims est très célèbre. La bibliothèque de Sciences Po s'installera elle dans un nouveau bâtiment, construit dans la cour des bâtiments actuels. Le fonds initial de 20 000 documents, constitué sur une durée de 7 ans et intégralement financé par les collectivités, sera bilingue. Anglais-espagnol, je suppose, vu que les étudiants viendront principalement des Amériques et n'étudieront pas en français...
  • A titre de comparaison, la Région, qui a largement financé et construit la BU Robert de Sorbon, a refusé à l'époque de subventionner la constitution, ou plutôt l'élargissement du fonds documentaire. Le budget annuel de 100 000 € entièrement subventionné par les trois collectivités est supérieur au budget primitif initial que la BU Droit-Lettres de Reims pourra consacrer en 2010 à l'achat de monographies pour les 8 000 étudiants du campus...
  • L'élu porteur du projet Sciences Po à la Ville de Reims, Serge Pugeault, deuxième adjoint, chargé du développement économique, des grands projets, de l'enseignement supérieur et de la prospective, est de profession... professeur de droit public à l'université de Reims. S'il était sportif, on pourrait parler de but contre son camp !

Documents officiels :
Note de synthèse 297 sur la convention avec Sciences Po, Conseil municipal de Reims du 29 juin 2009, via Histoire d'Universités.
Recueil des actes administratifs du conseil général de la Marne du 28 juillet 2009 (page 156)
Délibérations de l'assemblée extraordinaire du conseil régional de Champagne-Ardenne du 23 novembre 2009 (page 60)


Bibliothèque du Collège des Jésuites à Reims par Max Sainsaulieu (avant 1919). Crédit photo :  Ministère de la Culture (France), Médiathèque de l'architecture et du patrimoine (archives photographiques)