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samedi 16 février 2008

Quel projet de bibliothèque pour les municipales de 2020 ?


Imaginons la scène.
Quelques mois avant les élections municipales de 2020, le maire d'une ville moyenne s'apprête à prendre connaissance du dossier que lui ont préparé ses services pour la construction d'une nouvelle bibliothèque (on pourrait faire le même exercice avec un président d'université pour une bibliothèque universitaire).
Le maire, qui compte solliciter une nouvelle fois les suffrages des électeurs, se souvient de son premier mandat municipal. En tant qu'adjoint à la culture, il avait piloté le projet de construction d'une médiathèque au tournant du siècle. Il se souvient des mots que lui-même et le responsable de la bibliothèque avaient mis dans la bouche du député-maire de l'époque pour le discours d'inauguration. Il y était question d'un bâtiment agréable, d'un équipement performant, d'un outil de démocratisation culturelle. L'élu y avait même ajouté sa touche personnelle et s'était laissé aller à parler d'une bibliothèque rempart protecteur de la civilisation du livre !

Une petite vingtaine d'années plus tard, le bilan est loin d'être aussi brillant. Il a fallu en effet très vite déchanté. Après une embellie suivant l'ouverture, les inscriptions à la bibliothèque, puis la fréquentation dans son ensemble, ont diminué.
Et la bibliothèque a végété : la section jeunesse est une section enfantine dont la fréquentation chute quand l'âge des enfants augmente et que l'influence des prescripteurs (enseignants et parents) se relâche ; les sections musique et audiovisuel dont on était si fier à l'ouverture, concentrées sur le prêt de supports, ne se sont pas relevées du choc industriel qu'a été le développement du numérique ; l'espace multimédia, lancé grâce à leffet d'aubaine des emplois-jeunes mais soigneusement isolé de l'activité principale de l'établissement et de son personnel "historique", n'a pas survécu à l'arrêt des financements spécifiques et au développement de l'informatique domestique. Quant à l'activité traditionnelle de prêt de livres imprimés, elle subsiste, mais s'érode chaque année, avec un public vieillissant qui ne se renouvelle pas.

Alors, avant d'ouvrir ce dossier, le maire se dit une seule chose : quel que soit le contenu du dossier, il est hors de question qu'il soutienne et mette en valeur dans son programme pour la prochaine mandature un projet d'investissement pour une bibliothèque à l'ancienne, un établissement culturel sans réelle utilité sociale.

Je pense que le risque est effectivement grand que le modèle traditionnelle de la bibliothèque se sclérose et se muséifie. Et, si j'en crois simplement ces quelques annonces relevées dans l'actualité de ces dernières semaines, une bonne partie de la profession est consciente de l'urgence à réfléchir à l'avenir des missions et de l'offre de services des bibliothèques.
Comme par exemple, outre les nombreux blogs des collègues :

Pour ce qui me concerne, j'ai ma petite idée bien sûr. Il me semble qu'avant de se décliner en termes de supports de documents ou de bâtiments, un projet de bibliothèque doit se pencher sur les missions de service public de l'établissement. Un bon moyen de concilier activités actuelles et nouvelles serait de positionner la bibliothèque territoriale comme un point d'entrée citoyen dans la société de l'information.
L'information a l'avantage d'être pérenne, contrairement à ses supports. Elle comprend aussi bien l'information culturelle (littérature, musique,...) que l'information d'actualité ou l'information administrative (les bibliothèques ont une opportunité à saisir rapidement avec le développement de l'e-administration).
L'aspect citoyen, dans le cadre d'un service public, c'est la garantie d'une neutralité, d'un accès à l'information libéré autant que possible des contraintes des marchés et de l'influence publicitaire. C'est aussi bien sûr un accès gratuit, ou au coût le plus bas possible.
Le point d'entrée, la bibliothèque donc, c'est un lieu (physique ou en ligne) où des stocks d'information sont conservés, c'est un point à partir duquel on peut accéder à de l'information conservée ailleurs, c'est aussi et de plus en plus un lieu où des professionnels assurent une médiation auprès de la population pour lui permettre d'accéder à l'information.

Sur ce genre de base, il me semble qu'il sera encore possible en 2020 et au-delà de convaincre des collectivités de se lancer dans l'investissement important que représente la rénovation ou la construction d'une bibliothèque. Sinon, il sera toujours temps alors de penser à la manière de reconvertir les vieilles médiathèques des années 1990...

6 commentaires:

Yvonnic a dit…

Un bon diagnostic. Mais les solutions me semblent un peu trop traditionnelles.
Finalement il s'agirait de rester des espaces culturels, mediateurs incontournables d'une information redéfinie à l'aune du numérique,alors que, comme vous le signalez pourtant très bien, c'est bien de repenser toute l'offre de service qu'il s'agit, en fonction de la demande exprimée des usagers.

En ce sens d'autres ont franchi le pas, je pense aux Idea store ( voir http://www.bibliobsession.net/2007/11/10/idea-store-la-bibliotheque-du-futur/)en Grande-Bretagne,en termes d'utilité sociale élargie. Difficilement acceptable pour nous actuellement, sans doute, de se projeter dans ce type d'avenir. Mais je suis prêt à prendre le pari que c'est la direction qui sera finalement prise, le poids du réalisme économique aidant.
Nous allons, et nous sommes déja, vers des périodes de vaches maigres que nous avons du mal à imaginer. Et il est probable que votre élu local de 2020 y regardera à deux fois avant de pérenniser ou de créer un espace de simple "médiation-démocratisation" culturelle, dont les coûts de fonctionnement resteront de toutes façons élevés.Il faudra bien "rentabiliser" l'investissement d'une façon ou d'une autre...

Je me vois bien faire dépôt de pain après 19h, pour commencer...

JC Brochard a dit…

Yvonnic,
L'objectif c'est bien l'utilité sociale élargie dont vous parlez.
Après, les exercices d'anticipation comme celui auquel je me suis livré ne restent que cela, des exercices.
Ce qui est essentiel il me semble, dès maintenant, dès 2008, c'est que des responsables de bibliothèques parviennent à convaincre leurs collectivités et l'Etat (Le ministère de la culture s'il a encore un poids ?, celui de la Ville ?) de se lancer dans des projets innovants, exploitant toutes ces pistes, afin de valider de nouveaux modèles de bibliothèques pour les années à venir.

Yvonnic a dit…

D'accord pour proposer de nouvelles pistes. Mais le problème face aux décideurs, c'est que nous ne pouvons leur proposer pour l'instant que de belles paroles , d'improbables anticipations et de piteux résultats.

En effet, sur un plan évaluatif, que constate l'élu ? Des chiffres de fréquentation à la baisse, des demandes d'investissement (multimedia, personnel, horaires etc..) à la hausse. Classique.

Difficile de lui faire accepter l'idée que les méthodes d'évaluation qui ont prévalu jusqu'ici, notamment les statistiques d'actifs et de prêts, ne sont peut-être pas les bonnes methodes d'évaluation.

Autre probleme : le service élargi dont nous parlons, est, du point de vue de l'élu, souvent déja parfaitement rempli et validé par l'associatif, de plus en plus présent et nombreux, subventionné et globalement peu coûteux puisqu'essentiellement basé sur le bénévolat, ou par le secteur marchand dit "des services", lui aussi en plein developpement.

Pour valider de nouveaux modèles, il faudrait s'appuyer sur de l'existant en matière de service public. Du déja probant.Pas sur du verbe. Le verbe citoyen, il en a déja eu sa dose, l'élu, comme vous le rappelez très bien dans votre premiere intervention. Il se souvient. Et son budget aussi.

La question du modèle probant, j'entends comme ayant déja fait ses preuves, est un butoir difficile à dépasser.
En effet, en matière d'expériences innovantes, c'est à l'étranger que ça se passe. Les modèles anglo-saxons sont sans doute peu adaptés à notre réalité de service public et les scandinaves s'appuient sur des possibilités économiques et sociales qui sont hors de notre portée.

Alors, certes, inventons et proposons, mais sachons qu'en dehors de ces "modèles", nous risquons d'être peu convaincants.

Et si notre base de réflexion partait de la critique positive des innovations déja réalisées ailleurs, plutôt que de l'affigeante réalité que nous connaissons ici ?

Après tout, c'est en partant des memes constats que d'autres ont innové. Pourquoi se priver de leur réflexion ?

JC Brochard a dit…

Sur ce sujet, qui sera longtemps d'actualité, un article du Times signalé par Moderato : "Public libraries told to innovate or die out".
Visiblement, au Royaume-Uni, la Secrétaire d'Etat à la Culture prend le problème à bras le corps...

Pitseleh a dit…

Je noircis sans doute le tableau, mais je pense que bon nombre de maires se moquent totalement du fonctionnement et des besoins de leur médiathèque. Une chose les intéresse : inaugurer une structure flambante neuve dans le mois précédent les élections municipales. S'ils pouvaient ensuite la démolir et la reconstruire 6 ans plus tard, certains ne s'en priveraient pas.

Yvonnic a dit…

@Pitseleh
Exact. Cela m'a été confirmé par la DRAC : le nombre de dossiers de subvention deposés est directement en relation avec les échéances électorales. (Ce qui fait dailleurs que, l'enveloppe n'étant pas extensible sur une année, les subventions accordées le sont finalement au minimum (25%) plutôt qu'au niveau maximal (40%). C'est malin ! Mais cette perte financière vaut bien une messe...électorale, je suppose).

Inutile ensuite de démolir . Surtout pas ! Car c'est souvent un petit joyau architectural, un bel alibi culturel, bien visible, qui marquera à jamais le passage de l'Elu !

Non,il suffit de laisser tomber doucement la structure au niveau des budgets de fonctionnement, des recrutements, des investissements, renouvellement de mobilier, amortissement des materiels informatiques etc...
En moins de 5 ans, il est possible de flinguer complètement, et très discrètement, un bel outil en faisant semblant de s'en occuper chaque année. Quand ça sent trop la misère, les cadres partent assez vite vers des cieux plus cléments... Et sont remplacés par des contractuels jetables. Le cadre A est remplacé par un cadre B, voire un jour par un C et une equipes de joyeux bénévoles.

Certains stagiaires y font un court séjour pour valider leur concours et dégagent aussi vite. C'est la valse des personnels, vecteur d'incohérence des politiques d'acquisition, de manque de suivi un peu partout. On compense avec quelques animations clinquantes, trois lignes de propagande dans le journal municipal chaque année, et le tour est joué.

Certaines structures vegètent ainsi pendant des années, sans projets, sans vision à moyen terme. On y navigue à vue. Les toiles d'araignée s'y installent aussi vite que les lecteurs désertent.
Et tout cela ne fait strictement aucun bruit.
Je pourrais en citer des dizaines en région parisienne.Des villes de plus de 10 000 h.
Hangars froids peuplés de vieillards journaleux et de classes programmées venant gober mécaniquement leur histoire hebdomadaire, à peine signalés par un panneau mal situé en centre ville.
La bibliothèque ? Ah, oui, je crois que c'est par là, mais je pourrais pas vous en dire plus, voyez sur place...

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