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samedi 17 janvier 2009

V'là aut' chose : Donald Westlake entre à l'université et se fait kidnapper par la mort !


Donald Westlake, le romancier américain, est mort à 75 ans le 31 décembre 2008 et j'ai eu un coup au coeur en entendant l'annonce de sa mort à la radio le 2 janvier.
Sur son site officiel, rédigé à la première personne (et vu le ton et l'humour il n'y a aucune raison de douter qu'il en était le rédacteur), la dernière information en date annonçait le début de la réédition de la série de romans ayant pour héros Parker, publiée sous le pseudonyme de Richard Stark, par les Presses Universitaires de Chicago. Comme l'écrivait Westlake, "Jamais je ne me serai attendu à voir une publicité pour Richard Stark dans le New-York Review of Books".
Le 3e Festival du roman et du film policiers de Reims s'est tenu du 28 octobre au 1er novembre 1981 à la Maison de la Culture André-Malraux. Les invités d'honneur en étaient Georges Simenon et Donald Westlake. Si Simenon s'était désisté dans une lettre aux organisateurs en expliquant qu'il n'assisterait pas à la soirée de gala car cela faisait de nombreuses années qu'il ne voyageait plus, il me semble bien, si ma mémoire ne me fait pas défaut, que Westlake était bien présent dans la grande salle de la Maison de la Culture le 30 octobre 1981 pour l'ouverture solennelle du festival et la projection du film Les quatre malfrats, adapté de son roman The hot rock (Pierre qui brûle en français ou Pierre qui roule selon les éditions). Je ne garde par contre aucun souvenir de ce film de 1972 dont Robert Redford tient le rôle principal...
Le lendemain, je faisais l'acquisition sur l'un des étals du mini-marché au roman policier associé au festival de mon premier roman de Westlake, Un jumeau singulier, chez Fayard Noir. Il me semble qu'il s'agissait du premier Westlake édité en France par François Guérif, qui a de fait pris ensuite pris le relais chez Rivages de Gallimard, qui avait publié Westlake et ses divers avatars dans les divers avatars de la Série noire des années 60 aux années 80.
Le traducteur de ce livre était Claude Benoît. Ce n'est que quelques années plus tard que j'ai appris que Claude Benoît, qui a également traduit Fredric Brown, avait longtemps travaillé à l'Université de Reims.
Je crois qu'avec Simenon justement (à cause des Maigret) et Pierre Siniac, Donald Westlake doit être l'auteur dont j'ai lu le plus grand nombre de romans de son vivant. Il faut dire, que, devant le clavier de sa machine à écrire Smith-Corona, mise en vedette sur son site, il a fait preuve d'une prolificité d'un autre âge. Il s'en amusait d'ailleurs en listant sa bibliographie sur son site, et l'importance de cette production explique en partie son utilisation de pseudonymes, les deux principaux étant Richard Stark et Tucker coe.

Alors, comment faire si on souhaite aborder une oeuvre à la fois aussi dense (en quantité, grosso modo une centaine de livres) et légère (une grande partie de ses romans policiers se caractérise par leur humour) ?
Et bien, ce que je pourrais vous conseiller, c'est de commencer par le livre qui associe les deux personnages récurrents de séries de romans écrits par Westlake : John Dortmunder et Parker. Ce roman est paru aux Etats-Unis en 1974 sous le titre Jimmy the kid, puis en France en 1976 en collection Super noire sous le titre V'là aut' chose, avant d'être réédité dans une tradition revue et complétée et avec le titre original chez Rivages en 2005.
Déjà, il faut savoir que les deux héros sont intimement liés, même s'ils sont opposés. Les deux sont des braqueurs. Parker est un artisan du crime, froid et implacable, qui exprime un mimimum d'émotions. Dortmunder n'est pas trop expansif non plus mais, à la différence de Parker, ses coups foirent le plus souvent lamentablement. Le site Locus Solus a très bien raconté les circonstances de la création de Dortmunder : alors qu'il était embourbé dans l'écriture d'une aventure de Parker, Westlake a décidé de la reprendre à zéro et de tout réécrire sur le ton de la comédie. Ça a donné The hot rock, le premier des quatorze romans dont Dormunder et sa bande de pieds nickelés sont les héros (le dernier, Get real, est encore inédit).

Jimmy the kid est la troisième de ces aventures. Cette fois-ci, c'est son compère Andy Kelp qui, au grand dam de Dortmunder, dont c'est le rôle d'échafauder les plans, propose un coup à la bande. L'idée est simple : organiser l'enlèvement d'un fils de milliardaire en reproduisant scrupuleusement les actions d'une autre bande, celle de Parker, telles qu'elles sont relatées dans le roman (doublement fictif car jamais paru) de Richard Stark, Child heist !!!
On imagine les possibilités de juxtapositions et d'aller-retour qu'un tel schéma offre à un auteur doté d'une quantité d'humour et d'imagination exceptionnelles. C'est le seul livre de Westlake où l'on peut trouver juxtaposés des chapitres écrits dans le style Dortmunder et d'autres dans le style Parker. Et cette juxtaposition est bien sûr elle-même source d'humour, puisque bien entendu les choses ne se passent jamais aussi bien pour la bande de Dortmunder que pour celle de professionnels sans états d'âme de Parker. Le coup aurait été absolument parfait si Westlake avait poussé le vice jusqu'au bout, c'est à dire s'il avait écrit intégralement et fait publier au préalable chez un autre éditeur Child heist... On a quand même droit en fin de roman à une lettre de Richard Stark à son éditeur, qui se plaint d'avoir vu son roman pirater pour le scénario d'un film ! Je vous laisse le soin de découvrir la réponse de son avocat, tout à fait conforme au droit de la propriété intellectuelle et artistique ! !
Mais quand même, tel que le livre se présente, et sans que je pousse le vice jusqu'à ressortir mes cours de théorie littéraire et mes livres de Gérard Genette, on voit bien qu'on a dans ce livre une quantité impressionnante de transtextualité et sûrement pas mal de métalepses. Ce qui montre également que, en plus de la détente et du rire, il y a matière dans l'oeuvre de Westlake à étude littéraire.
Pour l'heure, les oeuvres de Donald Westlake sont relativement peu abondantes dans les collections des bibliothèques universitaires françaises, si j'en crois la liste fournie par le SUDOC., et le plus souvent elles sont visiblement incluses dans des collections annexes dites de "culture générale". Cela s'explique probablement par le fait qu'elles ne sont pas au programme des concours de l'enseignement et peut-être pas non plus encore étudiées dans les cours de littérature américaine. J'espère simplement que cela changera vite. Après tout, de grands auteurs du roman noir comme Dashiell Hammett, Raymond Chandler, Jim Thompson, Chester Himes ou James Ellroy ont déjà trouvé leur place à l'université...

A lire parmi les hommages à Westlake publiés en français :
2009 sans Westlake par Jérôme Leroy chez Causeur
Adios Westlake chez Libération avec notamment un témoignage de François Guérif



Donald Westlake en 1974, en quatrième de couverture de l'édition originale de Jimmy the kid (Photo : Diana Bryant), dont la couverture est un peu plus haut.

La couverture en tout début de billet correspond à une autre édition.

1 commentaire:

Métaphysique des Mascareignes a dit…

Merci pour cet article sur un des grands du roman noir américain, dont il faut aussi rappeler qu'il fut un maître pour la meilleure série noire française, notamment Jean-Patrick Manchette et son frère ennemi A.D.G

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